L’Enfant des lumières L’hiver figeait les eaux...

Françoise Chandernagor, L’Enfant des lumières, Gallimard, « Le livre de poche », 2006, p. 105-107.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

L’hiver figeait les eaux, figeait les âmes. La vie s’arrêtait - même au moulin, dont la cascade gelée pendait au bord du bief comme un drap mouillé. Des murs de neige coupaient la route, bloquaient les portes ; bêtes et gens se terraient ; plus un bruit. Dévorée de silence, la nature rétrécissait - les formes des arbres et des haies épurées jusqu’au trait, les couleurs réduites à l’essentiel : le noir, le gris, le blanc. Mais toute la palette des blancs : incandescence de la neige, ivoire de la pierre, nacre du givre, lait des brouillards traînants. Toutes les nuances du gris : de l’argent terni des étangs à la cendre des ciels. Tous les degrés du noir : léger dans les hêtraies, épais sous les sapins, vif aux ailes des corbeaux. Ultime luxe de l’extrême pauvreté...

Dépouillé, engourdi, le pays s’enroulait sur lui-même ; la terre fuyait, le sol manquait. Sous l’œil émerveillé de Madame de Breyves, La Commanderie dérivait tel un vaisseau fantôme, routes effacées, amarres larguées, rejoignant, vers l’infini, le point de fuite de ses rêves.

A dix ans, Diane avait aimé la neige comme on aime un cocon : son duvet le protégeait - il n’y a pas d’hiver aux Iles... Aujourd’hui elle s’enfonçait dans la morte saison comme elle s’avançait vers la vieillesse : avec gratitude. Pas menus, mouvements réduits, sons assourdis, horizons bornés : cette inertie forcée la réjouissait. De sa fenêtre elle assistait au lent grignotage du paysage avec la même joie cruelle qu’elle prenait à observer dans son miroir les progrès de l’âge. [...]

La comtesse de Breyves, femme gelée, regardait avec sympathie le pays enseveli : le monde extérieur avait cessé d’exister... Mais sa peur se réveillait quand la bourrasque balayait la vallée. Dans les bois derrière la maison, les rafales roulaient comme des chars. Elle écoutait, le cœur battant : la cavalcade allait-elle s’arrêter au bas de la pente, au bout du parc, des roues tourner soudain sur le chemin du moulin, monter vers le château ? Elle craignait les cavaliers, les courriers, les attelages, les carrosses ; elle redoutait les lettres, les huissiers, les visites. Et si quelqu’un, à Paris, avait retrouvé son adresse ?

L’hiver, à cause de la neige et du vent, impossible de calmer ces angoisses : la neige étouffait les pas jusqu’à l’ultime moment, permettant des approches subtiles, des attaques foudroyantes ; le vent qui secouait les volets lui donnait l’illusion qu’elle était cernée. A chaque grondement elle s’attendait à voir surgir au pied du perron, trop tard pour fuir, l’armée des « Grecs » venue les assassiner... Les soirs de tempête, scrutant vainement le noir et le blanc qui se battaient derrière les vitres, elle restait aux aguets, heureuse seulement les jours sans vent, les jours sans vie.

A cet égard, février la combla : il ne se passa rien. Pas une rencontre, pas une nouvelle, pas un cri, pas un nuage, pas un souffle. Un temps clair et glacé. Une neige parfaitement lisse, linceul bien tendu. Un pays immobile, qu’elle dominait du regard à la manière des grands busards qui survolaient les étangs gelés. [...] Mais, à la fin, le dégel vint, et le printemps avec lui. Retour des pluies. Retour du brun : la terre, les troncs, les premiers bourgeons. Retour des hommes. Elle tomba malade : on dit qu’elle avait pris froid. Froid, quand tout se réchauffait ?

Françoise Chandernagor, L’Enfant des lumières (L’hiver figeait les eaux...)
© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

À propos de L’Enfant des lumières

Ruiné par des affairistes sans scrupules, le comte de Breyves s’est donné la mort : au XVIIIe siècle, pire qu’un malheur, un scandale.
Veuve à trente ans, sans appuis, sans fortune, sa femme fuit Paris et la Cour pour se réfugier dans une campagne éloignée avec son fils Alexis, âgé de sept ans. Désormais, elle va consacrer sa vie à cet enfant. Avec une idée fixe : le rendre invulnérable. D’Alexis, si gai et charmeur, Madame de Breyves veut faire un homme apte à tous les combats, toutes les ruses.

Françoise Chandernagor a situé l’action de son roman à la fin du siècle des Lumières, quand l’Ancien Régime vacille sur ses bases. Elle nous transporte en province près de Guéret, en Creuse. Ce « roman de passion maternelle », comme l’appelle l’auteur, donne un tableau de la France à la veille de la Révolution où, dans les salons comme dans les chaumières, sous le vernis des bonnes manières ou les couleurs champêtres, existe un monde de sang et d’argent où prolifère spéculation, traite des noirs, corruption, jacqueries, contrebande...

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