En Limousin L’éternelle rumeur des eaux

Dessin à la pierre noire, aquarelle noire et rehauts de gouache blanche ; 48 × 35,2 cm.

Gaston Vuillier, L’éternelle rumeur des eaux
Photo : Jean-François Amelot, Seilhac.
© Ville de Tulle – Musée du Cloître

L’œuvre et le territoire

C’est en septembre 1892 que Gaston Vuillier se rend pour la première fois au village corrézien de Gimel. Il fait ainsi part de ses premières impressions à l’occasion de son reportage « En Limousin (paysages et récits) », premières impressions déterminantes pour l’artiste qui élira finalement domicile à Gimel jusqu’à la fin de sa vie.

Gimel est un romantique village, blotti à demi dans les feuilles sur une arrête rocheuse, avec un clocher bien simple, un blanc presbytère, les ruines d’un château fort, des toits de tuiles rouge, d’ardoises et de chaume où se balancent des corbeilles de sédums et de giroflées. En bas un torrent grondeur, fuyant sous les aunes, lui fait une ceinture irisée.
J’entrai dans une modeste auberge, « au Repos des Cascades », où me reçut une gracieuse hôtesse. Elle me conduisit dans une chambre qu’une rumeur emplit aussitôt en même temps que la lumière, lorsqu’elle en ouvrit les fenêtres.
C’était le grondement des eaux qui montait des profondeurs, car les maisons de Gimel dominent une gorge hérissée de roches, où se précipitent de superbes cascades, cascades étagées ; s’il n’y en avait qu’une, elle formerait une formidable chute de plus de 150 mètres de hauteur.

[...]

Que d’heures j’ai vécues, accoudé au petit pont pittoresque qui enjambe la Montane ou Gimelle, ce torrent courant derrière moi sous les feuilles en tombant tout à coup devant moi dans une profonde fissure ! La rivière glisse tout d’abord sous l’arche, elle ondoie et se remplie en volutes moirées ; subitement le sol lui manque, elle s’écroule hurlante et comme épouvantée dans un abîme.

Les cascades de Gimel sont alimentées par la Montane, affluent de la Corrèze. Les chutes de plus de cent mètres de haut portent les noms : le Saut, la Redole, la Goutadière avant de disparaître dans l’Inferno.

Dans ce dessin de Gaston Vuillier, sous un ciel menaçant éclairé par la lune, l’eau de la Montane gronde en cascade au pied des rochers. C’est ce grondement puissant, et sans fin, qu’évoque le titre de l’œuvre, l’éternelle rumeur.

À propos de En Limousin

En 1893, Gaston Vuillier publie dans la revue Le Tour du monde le reportage « En Limousin », qui se présente comme un carnet de route présentant les sites les plus spectaculaires de la Corrèze, son séjour l’ayant amené d’Argentat à Naves, en passant notamment par Tulle, Uzerches et Gimel.

À la riche description de paysages chaotiques, Gaston Vuillier ajoute la présence humaine à travers d’originales rencontres qui viennent conter et illustrer l’histoire de cette contrée. La Corrèze et ses vestiges façonnés par le temps, répondent à l’esthétique du Sublime et à la poétique des ruines. Cette vision, exaltée par les textes de Burke et de Kant est sensible aux déchaînements de la nature. Le paysage doit susciter l’enthousiasme, la passion et la peur. Le Sublime est ce qui nous menace dans notre intégrité physique. Plus le danger est présent, plus le paysage est sublime. Alors qu’Edmund Burke voit la terreur comme un élément nécessaire au Sublime, Emmanuel Kant parle de « choses terribles contemplées en sécurité » avant d’avancer que « le Sublime n’est pas dans la nature mais dans notre esprit ».
En Limousin, cette vision est illustrée par Gaston Vuillier. L’artiste aime à décrire la violence des cascades de Gimel, qui précipitent en leur fond les animaux imprudents. Ces chutes évoquent l’infiniment petit devant l’infiniment grand. Face à ces 42 mètres, c’est la perte de repères que fait ressentir le Sublime. C’est une contemplation des forces de la nature face à la fragilité humaine. Et, devant l’Inferno de Gimel, on ne peut que penser à l’enfer de Gustave Doré illustrant la Divine Comédie. Puis vient la puissante forteresse de Merle, ses tours et ses salles écroulées. Du haut de son promontoire, la citadelle se fait montagne, à l’image de Cavaillon et de son château des Évêques.

L’œuvre de Gaston Vuillier contribue à donner un nouveau visage au Limousin. À la douce Creuse s’ajoute désormais la dramatique Corrèze, présentant des paysages empreints de Sublime, et préparant la voie à un nouveau maître, Fritz Thaulow.

Bonus

  • Gaston Vuillier, Le saut ou grande cascade
    Numérisation
    © Bibliothèque francophone multimédia de Limoges
  • Gaston Vuillier, La Gouttatière
    Numérisation
    © Bibliothèque francophone multimédia de Limoges
  • Gaston Vuillier, La Redole
    Numérisation
    © Bibliothèque francophone multimédia de Limoges

Localisation

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