L’enfant qui marche

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Je marche. Au rythme même des battements de mon cœur, je marche. Et c’est là, dans l’intervalle même qui sépare un pas d’un autre, que les choses naissent, apparaissent, se mettent en branle, avancent.

Sortir de chez soi et se mettre en route avec dans la tête une phrase, un mot, un visage né d’une intuition. Marcher avec ce visage, marcher longtemps, longtemps, sans rien attendre, sans rien pousser, sans rien exiger, mais marcher toujours en écoutant les bruits de la ville et, un peu plus tard, les bruits des banlieues et aussi, si on a le courage et la force, les bruits de la campagne et ceux de la nuit, car alors celle-ci sera tombée.

Et puis marcher toujours car dans la tête, le mot, la phrase et le visage ne se sont toujours pas rencontrés.

Je marche. Si vous voulez m’empêcher d’écrire, il vous faudra avant tout me couper les jambes. Car écrire c’est avant tout marcher pour que marchent avec nous les mots, les sons, l’histoire ; marcher pour mettre en mouvement le sens des choses qui nous habitent, marcher une année durant, sans rien écrire, sans jamais rien mettre sur la feuille, peut-être alors peindre, ou alors gribouiller des signes cabalistiques, déchiffrables seulement par l’inconscience du vent, pour que le vent, toujours fasse revoler partout les idées et les mots dans le ciel même de notre cerveau, laisser retomber les idées, voir dans quel ordre elles nous reviennent, nous remontent d’une contrée éloignée et secrète, sise au plus profond de nous mêmes. Rire et retrouver le sens initial, (tenter du moins de le retrouver), et pour s’aider, marcher...

Marcher toujours pour que le tempo structure l’intuition. Ne jamais espérer le miracle et se rappeler sans cesse que le salut viendra du côté d’où on l’attendait le moins.

Marcher. Quand on est fatigué se reposer.

Puis, il arrive le moment où l’on voit ! Où l’on réalise que c’était là depuis un certain temps et que l’on ne voyait rien. C’est là, devant nous, comme un secret défendu, comme un signe, un indice, un trésor, mis là en plein soleil mais qui ne peut être vu que sous certaines conditions.

À ce moment c’est assez simple. Il s’agit de se trouver un peu d’argent (15 francs peuvent suffire largement, ou alors quatre dollars si vous vivez au Canada) et s’efforcer de revenir un peu à la vie quotidienne : se diriger vers une papeterie et minutieusement, se choisir un cahier qui inspire, et un crayon qui semble le plus apte à courir dans la main. Faire son sac et aller s’installer dans un endroit tranquille. Et là, écrire au rythme de son cœur.

Moi qui voyage sans cesse et qui marche tellement, il m’arrive de fantasmer violemment et d’avoir le désir de tout foutre en l’air : théâtre, mise en scène, jeu, pour retourner à cette chère maison des auteurs, y retrouver Benguettaf ou Lamko, m’installer, et déverser sur papier tout ce que je porte dans le cœur.

Voilà longtemps que je marche, il serait temps pour moi de revenir à la maison.

Wajdi Mouawad, L’enfant qui marche
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L’œuvre et le territoire

Wajdi Mouawad témoigne de sa résidence d’écriture à la Maison des Auteurs en 1993, mise à disposition par les Francophonies en Limousin.

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