Un feu brûlait en elles Jeanne...

Jean-Guy Soumy, Un feu brûlait en elles, Robert Laffont, 2002, p. 161.

© Robert Laffont

Jeanne s’installa dans cette vie qui la conduisait vers une fin qu’elle ne redoutait pas. Elle continuait à fréquenter l’église de Sardent dont le prêtre assermenté avait eu peu à souffrir de la vindicte et des menaces. Autour d’elle, un monde s’écroulait. Les barrières, les douanes, les octrois, les droits de passage, de barrage, de travers, les péages sur chaque pont, tout ce qui garrottait le mouvement d’une nation s’était soudain trouvé levé. Les murs tombaient. Les portes des châteaux s’abattaient. Rien ne résistait au tourbillon infernal de la Révolution. Le pays était agité furieusement. Les pierres mêmes ne semblaient plus demeurer en place. Tel couvent millénaire, par le simple décret d’un juge de village, était vendu comme écurie au titre des biens nationaux. Telle flèche de cathédrale était rachetée par un entrepreneur qui transformait l’édifice en une simple carrière accrochée dans les nuages.
Jeanne ne ressentait rien de la fièvre qui s’était emparée de la France. Pour elle, il était trop tard. Femme d’un siècle qui avait touché la Révolution sans la discerner, ce tourbillon gigantesque ne la concernait pas. À quatre-vingt-deux ans, elle ne quittait plus guère la maison où elle avait passé sa vie et qu’à Sardent on appelait encore « la maison de Léonie ».

Jean-Guy Soumy, Un feu brûlait en elles (Jeanne...)
© Robert Laffont

À propos de Un feu brûlait en elles

Les héroïnes d’Un feu brûlait en elles traversent presque trois siècles (entre 1709 et 1991) mais ont le même point d’ancrage, la ferme du Puy Marseau, en Creuse.

Onze femmes... Elles vont être onze femmes à se transmettre, de génération en génération, la flamme que Marie, la première, a cueillie au « feu perpétuel » qui brûlait sur la place de ce village de la Creuse, dans le terrible hiver 1709. Judith la courtisane, qui règne sur le Palais-Royal et meurt lors des massacres de septembre 1792 ; Constance, cantinière de la Grande Armée ; Marianne, sur les barricades de 1832 ; Luce, dans l’Algérie nouvelle des années 1860 ; Marguerite, dans la guerre de 1914-1918 ; Sara, dans la Résistance... Les détours, les accidents, les tragédies se multiplient dans la succession des générations, parfois bien près de s’interrompre. Elles ont toutes quelque chose en commun et qui les distingue : le caractère, la fierté, l’audace, le courage, et une certaine beauté, une grâce qui s’accomplissent en la dernière de la lignée, l’étoile de l’Opéra – et une fidélité qui les fait toujours revenir à la ferme du Puy Marseau qui accueillit la première Marie.

(Robert Laffont)

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