Les Fantômes d’Oradour Je suis arrivé par le nord-ouest...

Alain Lercher, Les Fantômes d’Oradour, Éditions Verdier, 2008, p. 85-88.

© Éditions Verdier

Je suis arrivé par le nord-ouest. Il y avait le nouveau village à droite, le vieux à gauche. (…) J’ai marché dans la rue principale, je suis passé devant la gare et devant la poste, à gauche, devant la belle maison du docteur Desourteaux, à droite. Il était un peu plus de cinq heures et demie. J’ai fait quelques pas à gauche sur le champ de foire, puis je suis revenu dans la rue principale, jusqu’au pied de la butte sur laquelle est l’église. J’ai vu après le tournant une autre grille, l’autre bout du village. Il faisait de moins en moins clair. J’étais seul. Je suis revenu sur mes pas en suivant la ligne de tramway.

Je suis retourné à Oradour le lendemain matin. Je suis arrivé de l’autre côté, par le pont sur la Glane et le flanc de l’église ; le chemin par lequel étaient venus les Allemands. J’ai d’abord visité l’église, où je n’étais pas allé la veille. Je ne m’attendais pas à trouver le nom d’Antoine, le frère aîné de ma grand-mère, celui qui est mort à la guerre de 14, sur une plaque dans une chapelle. Quatre-vingt-dix-neuf noms pour un village, trois colonnes de trente-trois noms chacune. Le sien est le dernier, en bas de la colonne de droite.

Dans la rue principale, des fils sont encore tendus entre des poteaux, pour le tramway peut-être ou pour le téléphone. Je me suis demandé comment il se faisait qu’ils n’étaient pas tombés ou qu’ils n’avaient pas fondu dans la fournaise. Peut-être les avait-on retendus ? En fait les ruines sont encore en assez bon état, et l’on voit bien ce que pouvait être un assez joli village, en France, avant la guerre. J’ai pensé à toutes ces ruines magiques où des hommes ont vécu. Ostie, par exemple, où, une fin d’après-midi, j’avais entendu rire des jeunes filles derrière le mur d’un atrium, comme Jensen à Pompéi, et je savais que je ne verrais personne derrière le mur, car les rieuses avaient vécu là il y a très longtemps.

J’ai compris qu’on avait bien fait de conserver ces ruines, comme on a bien fait de conserver Auschwitz, non dans un but pédagogique vain ou pour une ridicule commémoration, mais simplement parce que nos morts sont là. Auschwitz n’est pas le monument du génocide, mais seulement la dernière demeure des milliers de Juifs sans tombe dont les os et les cendres sont mêlés à la terre sur laquelle on marche. Leurs derniers jours furent atroces, comme fut atroce la dernière après-midi des habitants d’Oradour, mais avant, ils avaient vécu, ils avaient ri, ils avaient aimé, et au dernier moment ils ont marché, ils ont regardé, peut-être qu’ils ont prié ou espéré on ne sait quoi. Les derniers pas, les derniers regards, les derniers murmures sont là. On peut les percevoir.

Alain Lercher, Les Fantômes d’Oradour (Je suis arrivée par le nord-ouest...)
© Éditions Verdier

L’œuvre et le territoire

Sur les ruines du village d’Oradour-sur-Glane, Alain Lercher s’interroge. Convoquant les fantômes de la tragédie, qui hantent peut-être encore les lieux, l’auteur tente de comprendre et livre le contexte et le déroulement des faits, ajoutant une vision personnelle fondée sur les enjeux de la mémoire et une réflexion sur l’horreur et la cruauté qu’induisent les guerres.

À propos de Les Fantômes d’Oradour

Le 10 juin 1944, par mesure de représailles, les Allemands massacrèrent les habitants d’Oradour-sur-Glane avant d’incendier le village. Aujourd’hui encore ses ruines étranges demeurent.
L’approche de cet événement, qui touche de près l’auteur de ce livre puisque deux membres de sa famille y ont péri, se fait selon trois modes qu’il veut successifs mais solidaires : la relation rigoureuse et historique des faits, sa vision personnelle et subjective qui nourrit une réflexion sur les enjeux de la mémoire et la réponse qu’on peut opposer à la violence et à la barbarie.

En refermant le livre, nous laisserons Alain Lercher à la solitude des lieux, arpentant par un soir d’hiver la rue principale, évoquant les fantômes, les arrachant un instant à l’oubli en même temps qu’à l’horreur.

(Éditions Verdier)

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