Gerbe baude Je savais bien...

Georges Magnane, Gerbe baude, Maiade éditions, 2014, p. 48-50.

© Maiade éditions

Je savais bien que ce garçon n’avait pas été heureux. Nous non plus, on n’est pas heureux. On travaille toujours, on a froid l’hiver et trop chaud l’été, on ne se soigne pas. Je ne connais personne ici qui n’ait pas sa petite maladie qu’il ne soigne pas, parce que ça l’ennuie, parce que ça coûte cher, parce qu’il n’a pas le temps... Ah ! non, on n’est pas heureux...
[...] Lui, Olivier, il m’avait dit : « J’ai toujours été malheureux. » Et c’était des paroles qu’il ne prononçait sûrement pas souvent, des paroles qui remuaient d’un coup tout ce qu’il portait, dans sa tête, d’heures pareilles à une route sans ombrages, sans refuge, sans fin. Cette terrible route commence au moment où la danse s’arrête, si brusquement qu’elle paraît cassée, quand il n’est plus possible de penser qu’elle reprendra un jour. Olivier ne voulait pas tout dire. Tout ce qu’il racontait de son enfance : la mort de son père, puis de sa mère, la soudaine pauvreté, son départ au lycée, l’apprentissage difficile et brutal, il n’en avait pas vraiment souffert. Les garçons supportent bien pire. Quand il le supportait, il ne pensait pas à se plaindre et il ne se sentait pas malheureux. S’il en parlait de ce ton méchant, c’était pour faire passer sa colère. Pas la colère d’autrefois, la colère de maintenant, la grande colère contre lui, contre le malheur. Peut-être aussi la colère d’avoir laissé la ronde se rompre tout d’un coup. Qu’est-ce qu’il avait bien pu faire ? Cette fille qu’il avait accompagnée quand elle était devenue folle, il devait y penser souvent. Peut-être n’y avait-il pas autre chose. Il était bien jeune et les jeunes ne savaient pas se garer du malheur des autres. Pas encore assez durs ! Quand j’étais petite, la première fois que j’avais vu le bossu du village, j’avais pleuré toute la journée et toute la nuit. Le lendemain, j’avais décidé que je ne voulais plus rien manger, puisqu’il y avait des choses si affreuses. Heureusement que ma sœur était là ; quand on a eu joué un peu, je ne me rappelais plus qu’il y avait eu un bossu, et j’avais un rude appétit... « Il faudra que je lui parle de cette fille. »

Georges Magnane, Gerbe baude (Je savais bien...)
© Maiade éditions

L’œuvre et le territoire

Olivier intrigue les habitants de la ferme qui ne le comprennent pas. Toutefois, la mère de famille éprouve de la tendresse pour ce garçon tourmenté par son passé.

À propos de Gerbe baude

Été 1940. Entraîné dans la débâcle, Olivier, un jeune citadin, est embauché dans une ferme du Limousin et suscite bientôt admiration et jalousie pour sa force et son acharnement au travail. Mais quel est donc le secret qu’il semble traîner derrière lui et qui le met en marge de la société paysanne, effarouchant même l’imprévisible Rina, d’abord séduite par cet homme différent ?
A la veille de la gerbe-baude, le grand repas qui fête la fin des moissons, un corps est retrouvé dans l’étang. Le coupable est tout trouvé, d’autant que, sans même savoir de quoi on l’accuse, le garçon a pris la fuite à l’approche des gendarmes. Alors, s’excluant lui-même pour une faute passée qui le hante, il va vivre traqué dans la forêt, affamé, épuisé, au bord de la folie, poursuivi davantage par un remords que par les hommes. Et quand on découvre qu’il n’est pour rien dans le crime dont on l’accuse, il est trop tard…

Maiade éditions

Gerbe baude est structuré en deux parties complémentaires. La première présente le héros et le drame par une succession de monologues, technique en vogue dans la littérature américaine de l’époque, et la deuxième décrit la dérive psychologique d’Olivier.
L’intrigue prend vie dans et autour du village natal de Georges Magnane qui choisit de mettre l’accent sur la ruralité ainsi que sur les personnages pittoresques qu’il a côtoyé lors de ses séjours en Haute-Vienne. Le conflit entre paysans et citadins est un thème omniprésent dans ce roman. Cette confrontation difficile entre les habitants de la campagne et ceux des villes pousse les paysans à être extrêmement méfiants envers ces hommes aux « vêtements trop bien repassés » ; la méfiance devient si forte qu’elle mène à l’exclusion.

On aurait dit un gars des villes et pas des plus francs. Pas tout à fait une gouape, non. Plutôt un de ces acrobates qui se montrent sur les planches, à demi nus, les jours de frairies, et qu’on retrouve dans les cafés avec des vêtements trop bien repassés, qui les déguisent.

Georges Magnane, Gerbe baude, Maiade éditions, 2014, p. 82.

Georges Magnane a également écrit le scénario de l’adaptation cinématographique de son roman, Nuit sans fin (1947), réalisée par Jacques Séverac qui a tourné notamment à Eymoutiers.

Initialement publié par la NRF en 1943 et épuisé depuis de nombreuses années, Gerbe baude et réédité par Maiade en 2014.

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