Lettres sur le Limousin Vingtième lettre. Saint-Léonard, août 1856. : Je reviens aux fêtes de Saint-Léonard.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 95-96.

Je reviens aux fêtes de Saint-Léonard. Le saint ermite, fondateur de la ville, était, comme vous l’avez vu, en grande vénération dans toute la chrétienté ; il était invoqué surtout comme le libérateur des prisonniers. Sa fête, qui durait huit jours, était célébrée du 6 au 13 novembre ; elle attirait un grand concours de pèlerins qui venaient visiter son tombeau et s’acquitter de leurs vœux. Le dernier jour de la fête était consacré au jeu de la quintaine. Les dévotions étant accomplies, les réjouissances commençaient. Au milieu de la place publique et ordinairement sur le champ de foire autour desquels s’amoncelaient avec peine toute la population de la ville et les nombreux étrangers accourus de toutes parts, s’élevait majestueux un superbe édifice en bois peint, représentant une prison. Rien n’y manquait : les étroites lucarnes a ogives, les noirs barreaux, les grilles serrées, les meurtrières menaçantes. Arrivaient ensuite en bon ordre les membres de la confrérie de saint Léonard, couronnés de laurier, ceints d’écharpes blanches, fièrement montés sur des coursiers richement harnachés. Ils marchaient en bon ordre au bruit retentissant des fanfares et venaient se ranger devant les prud’hommes de l’hospital ; puis, à un signal donné, s’ébranlaient au grand trot. Parvenus à une certaine distance, chaque cavalier se détachait successivement de la troupe, fournissait une course, frappant de sa lance les portes de la prison jusqu’à ce qu’elles tombassent en éclats. Ce moment suprême, assez habilement préparé dans l’intérieur, figurait la délivrance des prisonniers ; il était salué par les acclamations bruyantes de tous les assistants et par les plus éclatantes fanfares. Les débris du sombre monument étaient abandonnés au menu peuple ; les chanoines, le nombreux clergé et les consuls se réunissaient chez l’abbé, on dînait bien ; puis, après le festin, ces graves personnages brisaient aussi dans l’allée du jardin les portes d’une prison ; celles-ci étaient de sucre ou de biscuit.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin (Vingtième lettre, Saint-Léonard)

L’œuvre et le territoire

Cet extrait évoque les fêtes de Saint-Léonard en l’honneur du fondateur et protecteur de la cité où ses restes reposent.
Ermite, saint Léonard est le saint patron des prisonniers, le libérateur des captifs de toutes guerres et de toutes oppressions, l’ami des faibles avides de justice et de dignité, le soutien des malades, des isolés, des abandonnés, le protecteur des mères dans l’attente de l’enfant qui va naître (paroisse de Saint-Léonard-de-Noblat).

Ces fêtes ont lieu, encore aujourd’hui, à partir du 6 novembre, date anniversaire de la mort de Léonard. Le narrateur nous parle dans cette lettre, des différentes célébrations et décrit le jeu de la Quintaine, réjouissance qui démarre après les dévotions, le dimanche suivant le jour de la Saint-Léonard, et que Robert Doisneau a immortalisée presque un siècle plus tard, en 1951.

À propos de Lettres sur le Limousin

Lettres sur le Limousin prend la forme d’une succession de soixante-quatre lettres, adressées par M. Durand, prête-nom du narrateur, à son médecin parisien, et publiées dans le quotidien local le Vingt Décembre entre le 28 février 1857 et le 3 novembre 1858.
En 2007, Les Ardents Éditeurs proposent pour la première fois une édition regroupant en un volume l’ensemble de ces lettres restées anonymes. De nouvelles recherches et le fruit du hasard ont pu leur permettre de reconnaître en Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, l’auteur de ce texte rare, réédité en 2013.

Ces lettres invitent leur destinataire à la découverte du Limousin, et plus particulièrement de la Haute-Vienne, en s’attachant à en présenter ses beautés naturelles et patrimoniales, son paysage et son histoire, tout en faisant appel à l’économie, l’anthropologie, la statistique...
L’auteur propose à travers cette correspondance un véritable récit de voyage, dans la lignée du Voyage en France d’Arthur Young, mais d’inspiration romantique.

Dans sa première lettre, l’épistolier expose sa démarche : selon les conseils de son médecin, il doit suivre un programme défini, qui consiste à vivre en plein air, faire de l’exercice, voyager, changer de lieux, fatiguer son corps, s’astreindre à un travail intellectuel, et en donner un compte-rendu quotidien à son médecin. L’auteur pose ainsi cette ordonnance médicale comme le prétexte à ses voyages et à la correspondance qui en résulte.
Au gré de ses déplacements, des ses explorations, Henri Alexandre Flour de Saint-Genis propose ainsi un aperçu « statistique » du Limousin, mêlant notamment démographie, géologie, économie et industrie... Il se fait aussi l’écho des hauts faits historiques ou légendaires, revenant ainsi aussi bien sur le sac de Limoges de 1370, comme Élie Berthet dans Le Château de Montbrun (1847) que sur la légende de la fondation de Saint-Léonard-de-Noblat, en donnant une version bien différente du même Élie Berthet dans Saint Léonard – Chlodwig-le-Chevelu... S’ils évoquent les noms fameux dont la gloire peut rejaillir sur le Limousin, rares sont ses références à la littérature évoquant le Limousin ; la référence à Jules Sandeau et à son Docteur Herbeau est ainsi notable.

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