En Limousin Je quitte au jour tombant...

Gaston Vuillier, « En Limousin », Le Tour du monde, n° 5, 4 février 1893, p. 68.

Je quitte au jour tombant cette ville ancienne [Beaulieu] ; une diligence m’emporte, au bruit des grelots, aux cris du postillon. Je me dirige vers Argentat. La durée du trajet n’est pas bien grande : un peu plus de trois heures y suffisent ; la route, qui côtoie la Dordogne, est d’ailleurs ravissante.
On m’avait recommandé de faire le trajet de jour, mais quel charme elle a, cette nuit de septembre, douce et parfumée comme une nuit de mai !
Les nuées qui, dans la journée, avaient obscurci le ciel, ont disparu. Quelques brumes errantes voltigent au-dessus des collines, près de la lune, et se frangent d’argent au passage. Au bord de la route, la rivière s’étale en immense nappe d’acier. Tantôt elle coule très lente, coupée par le reflet immobile des grands arbres silencieux qui bordent les rives, tantôt elle s’emplit d’un fourmillement lumineux comme si des milliers de perles pleuvaient à sa surface. Puis elle se prend à fuir rapide, étincelante, tandis que l’astre brillant semble s’émietter à travers la feuillée sombre.
On entre dans un village et la diligence s’arrête devant une auberge. Le postillon s’attarde, la somnolence m’envahit, je ne perçois qu’à peine des éclats de voix rude et des jurons. Puis le voyage se poursuit, les grelots m’assourdissent derechef, la voiture est reprise du même ronflement monotone. On côtoie de nouveau la rivière toujours belle qui s’enfuit dans l’ombre mystérieuse des collines où ses lueurs diamantées s’éteignent.
Voilà bien le voyage d’autrefois . Nous ne le connaissons plus guère à notre époque de vapeur. Quelle poésie elle avait, la diligence, aux heures de la nuit où les choses grandies se dressent vaguement dans l’inconnu !

Gaston Vuillier, En Limousin (Je quitte au jour tombant...)

L’œuvre et le territoire

Gaston Vuillier débute véritablement son voyage en Limousin par la petite ville gracieuse et originale qu’est Beaulieu-sur-Dordogne où il s’extasie devant la basilique et son portail d’une sauvage beauté ; de là, il se rend à Argentat, en diligence, de nuit, nous renvoyant évidemment aux toiles de Frits Thaulow, La Diligence mais surtout Soirée à Beaulieu.

Le confort et l’agrément de ce voyage contrastent fortement avec le déplacement qu’il entreprend ensuite, au départ d’Argentat, pour se rendre aux Tours de Merle :

J’ai trouvé ici, pour une excursion projetée, certaine carriole de louage sans capote et bien vieille. Je n’ai pas le choix, mais le cocher-guide qui m’accompagne m’assure que tout est pour le mieux et je me résigne.
[...]
La route monte toujours et nous approchons enfin d’un col car j’entends, vers la lande, les hurlements prolongés du vent ; la pluie commence à tomber.
Bientôt les bouleaux qui bordent la route s’inclinent et se redressent sans trêve. Leurs ramures mouillées, pareilles à de grandes chevelures flottantes, nous cinglent au passage.
Le conducteur, courbé sur son siège, ne cesse de fouailler sa bête. Nous fuyons en course folle à travers le plateau sablonneux sous la pluie qui fait rage. On n’entend plus que le roulement du véhicule sur la lande, les sifflements du vent, le bruissement des arbustes, le crépitement de la pluie. Toujours courbé sous l’orage, le conducteur, de temps à autre, se retourne à demi, et chaque fois un éclair semble passer dans son regard. Est-ce un rire, est-ce une souffrance qui contracte ainsi son visage ?
«  ! de par le diable, satané cocher de l’enfer ! où me menez-vous par cette tempête dans ce pays perdu, au bout du monde ?... »
Il ne répond pas et m’entraine dans une rapide descente. Le véhicule cabote à se briser par la route en lacets à tournants brusques. [...]
A ce train vertigineux nous arrivons bientôt au fond d’une étroite vallée, et j’aperçois la forteresse de Saint-Geniès-ô-Merle.

Gaston Vuillier, « En Limousin », Le Tour du monde, n° 5, 4 février 1893, p. 68-69.

À propos de En Limousin

En 1893, Gaston Vuillier publie dans la revue Le Tour du monde le reportage « En Limousin », qui se présente comme un carnet de route présentant les sites les plus spectaculaires de la Corrèze, son séjour l’ayant amené d’Argentat à Naves, en passant notamment par Tulle, Uzerches et Gimel.

À la riche description de paysages chaotiques, Gaston Vuillier ajoute la présence humaine à travers d’originales rencontres qui viennent conter et illustrer l’histoire de cette contrée. La Corrèze et ses vestiges façonnés par le temps, répondent à l’esthétique du Sublime et à la poétique des ruines. Cette vision, exaltée par les textes de Burke et de Kant est sensible aux déchaînements de la nature. Le paysage doit susciter l’enthousiasme, la passion et la peur. Le Sublime est ce qui nous menace dans notre intégrité physique. Plus le danger est présent, plus le paysage est sublime. Alors qu’Edmund Burke voit la terreur comme un élément nécessaire au Sublime, Emmanuel Kant parle de « choses terribles contemplées en sécurité » avant d’avancer que « le Sublime n’est pas dans la nature mais dans notre esprit ».
En Limousin, cette vision est illustrée par Gaston Vuillier. L’artiste aime à décrire la violence des cascades de Gimel, qui précipitent en leur fond les animaux imprudents. Ces chutes évoquent l’infiniment petit devant l’infiniment grand. Face à ces 42 mètres, c’est la perte de repères que fait ressentir le Sublime. C’est une contemplation des forces de la nature face à la fragilité humaine. Et, devant l’Inferno de Gimel, on ne peut que penser à l’enfer de Gustave Doré illustrant la Divine Comédie. Puis vient la puissante forteresse de Merle, ses tours et ses salles écroulées. Du haut de son promontoire, la citadelle se fait montagne, à l’image de Cavaillon et de son château des Évêques.

L’œuvre de Gaston Vuillier contribue à donner un nouveau visage au Limousin. À la douce Creuse s’ajoute désormais la dramatique Corrèze, présentant des paysages empreints de Sublime, et préparant la voie à un nouveau maître, Fritz Thaulow.

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