Des animaux farouches Je me promis...

Georges Magnane, Des animaux farouches, On verra bien, 2014, p. 129-133.

© On verra bien

Je me promis de ne plus lire le journal. J’avais d’ailleurs de moins en moins envie de lire et de jouer à inventer des histoires où j’étais le héros. Ni de jouer d’aucune autre façon. Surtout pas de jouer au soldat. Mes camarades du voisinage non plus. [...]
Notre violence à nous était individuelle et quotidienne. Je claquais les portes comme si j’avais voulu les faire voler en éclats, je m’acharnais à jeter ceux de mes « boulets » qui n’étaient pas en fer contre de grosses pierres jusqu’à les réduire en miettes que je dispersais à coups de pied. Je cherchais querelle, sans raison ou pour de mauvaises raisons, à de plus forts que moi et, même quand je saignais du nez et de la bouche, je continuais à foncer sur l’adversaire. [...]
Curieusement, mes victimes ne cherchaient pas à se venger. Ils ne m’en voulaient pas. J’avais la certitude qu’ils comprenaient sans rien dire, obscurément, que ma violence sans haine n’était pas dirigée contre eux. Il leur arrivait, à eux aussi, de passer sur des innocents leur besoin de faire mal à un ennemi insaisissable. Mon meilleur camarade, Mazet, un jour que je l’avais scié sur place d’un croc-en-jambe si rapide qu’il s’était mis les deux genoux en sang, ne riposta pas et me dit gravement : « Tu es nerveux, beaucoup trop nerveux. Je ne t’en veux pas, car je le suis aussi. » [...]

Je ne pouvais pas, je ne savais pas lui dire que, pour moi, c’était pire que la mort d’un voisin, c’était la révélation que la mort était partout. On me l’avait déjà dit et je l’avais cru, mais comme on croit ce qu’on lit dans un livre, avec le secret espoir que ce n’est vrai que sur le papier et dans les conversations.
Si ma mère n’avait pas remarqué que j’étais « devenu tout blanc », j’aurais pensé que cette panique immobile, cette sensation d’avoir perdu le contrôle de mes mouvements ne se manifestait par aucun signe. Je n’avais pas envie de pleurer et encore moins de me plaindre, car je ne souffrais pas. J’étais vidé de toute envie de bouger. A quoi bon, puisque la mort pouvait tomber sur moi à tout moment comme elle était tombée sur François qui était jeune, fort, aimé et qui n’avait fait de mal à personne. Innocent et pourtant abattu comme un gibier.

Georges Magnane, Des animaux farouches (Je me promis...)
© On verra bien

L’œuvre et le territoire

La mort d’un voisin entraîne une prise de conscience brutale chez le protagoniste qui ne sait plus comment réagir autrement que par la violence pour extérioriser sa colère et son mal-être.

À propos de Des animaux farouches

Des animaux farouches est un roman autobiographique composé de plusieurs chapitres fragmentés en une succession d’anecdotes. Georges Magnane revient sur son enfance passée dans un petit hameau proche de Neuvic-Entier, en Haute-Vienne, narrant, sur une période allant de 1911 à 1919, la vie de sa famille (paysans avec trois enfants vivant sous le même toit que les grands-parents), la vie des personnages pittoresques de son village natal mais aussi sa découverte des livres ainsi que le chaos et le désenchantement du monde, de l’annonce de la guerre à sa fin.

Amoureux de la nature, Georges Magnane décrit la ruralité limousine à travers de belles pages-paysages, des descriptions des travaux agricoles mais aussi des personnages qu’il côtoyait à l’époque (moissonneurs, faucheurs, instituteurs, facteurs, ivrognes...) et des événements qui les réunissaient (fête des moissons, foires, bals...)

La minutie déployée par Georges Magnane pour décrire ce monde merveilleux que représente « son » Limousin, témoigne de l’éclat de ses souvenirs et du rôle narratif qu’il veut leur faire jouer : les lieux sont tellement magnifiés qu’ils se métamorphosent en un personnage à part entière.

(Thomas Bauer dans la préface du roman)

Mais la vie paysanne du début du XXe siècle était rude. L’auteur montre les difficultés et la violence de la paysannerie par des portraits de paysans agressifs qui se battent contre la nature, leurs voisins et contre les gens de la ville, dénonçant ainsi la « bestialité » de ses semblables.

Des animaux farouches est le dernier roman de Georges Magnane.
L’auteur entreprend l’écriture de ce récit autobiographique après plus de dix ans de silence, à la suite de la découverte d’une maladie inflammatoire et dégénérative. Par ce roman, il décide de revenir une dernière fois sur son passé en retraçant le chemin parcouru et en replongeant dans les raisons de son déchirement entre la fierté de ses origines paysannes et le mépris envers ce monde violent.

Publié initialement à la NRF en 1978, Des animaux farouches est réédité par les éditions On verra bien en 2014.

Localisation

Également dans Des animaux farouches