Paris-Austerlitz : 1 km 800 Je fais même...

Daniel Soulier, Paris-Austerlitz : 1 km 800, Le bruit des autres, 2002, p. 89-90.

© Le Bruit des autres

Je fais même une partie de mon cours préparatoire à l’école du village, une école rurale qui ressemble à celle décrite par Alain-Fournier dans « Le Grand Meaulnes », à Bersac-sur-Rivalier, une petite commune sur les limites du département, touchant la Creuse. À propos de la Creuse, je me souviens d’une promenade avec mon grand-père. Il me promène comme il promène son chien, sans se préoccuper de moi, sans me parler. Il me siffle simplement lorsqu’il me perd de vue dans un sous-bois. Ce jour-là il nous a amenés, le chien et moi, jusqu’à la borne qui marque la limite de la Haute-Vienne et de la Creuse, et il trace avec sa canne une ligne sur la terre du chemin. Je me mets à cheval sur cette ligne, un pied dans chaque département, et j’ai la même émotion que les navigateurs novices franchissant l’équateur pour la première fois, mais avec une plus grande fierté, car mon équateur à moi n’est pas une ligne imaginaire, mais une frontière bien palpable, tracée avec la canne redoutée de mon grand-père. J’ai le sentiment d’être au bout du monde vivant. Déjà, la micheline qui nous laisse à Saint-Sulpice-Laurière s’arrête en bout de ligne, à quelques mètres d’un heurtoir : deux tampons de fonte fixés sur des madriers de châtaigniers. J’éprouve des terreurs enfantines sur tout ce qui pourrait se trouver au-delà de ce heurtoir massif qui met un point final à tout voyage, à toute idée de voyage. La Creuse m’apparaît comme un territoire sauvage et redoutable, d’autant que mon grand-père dit d’une voix sombre, faisant chavirer mon navire imaginaire : « en Creuse, ils sont tous morts… » Il évoque bien sûr de lointains compagnons de tranchées qui ne sont jamais revenus, mais dans mon ignorance d’enfant cette phrase ambiguë me terrorise véritablement. J’imagine des milliers de morts qui « creusent » des galeries sous la terre et qui attrapent les vivants par les pieds pour les tirer à eux.

Daniel Soulier, Paris-Austerlitz : 1 km 800 (Je fais même...)
© Le Bruit des autres

L’œuvre et le territoire

Le personnage principal a été scolarisé à l’école primaire de Bersac-sur-Rivalier, en Haute-Vienne. Il revient sur un souvenir de cette période, une promenade avec son grand-père qui les mène à la frontière entre la Haute-Vienne et la Creuse.

À propos de Paris-Austerlitz : 1 km 800

Après Orléans-les-Aubrais, l’émotion grandit. La traversée de la Beauce où il n’y a rien à voir, que du ciel, paraît sans fin ; puis la descente sur Étampes et la traversée de la gare en courbe, à une vitesse vertigineuse, font monter l’enthousiasme à son point culminant. Je suis collé à la vitre à regarder passer les pavillons de meulière, les cités HLM et les usines. Brétigny-sur-Orge, Sainte-Geneviève-des-Bois, Choisy-le-Roi, la voie ferrée longe la Seine. A partir de Vitry-sur-Seine, le paysage devient essentiellement ferroviaire : ateliers, garages de locomotives, gares de triage... Au coup de frein, lorsque tout est poussé magiquement vers l’avant, mon cœur saute et ma tête explose, nous y sommes presque, chaque tour de roue me rapproche de mon rêve. Freinage, odeur de fer et puis, sur le mur du poste d’aiguillage, peint en grosses lettres soulignées d’une flèche : Paris-Austerlitz à 1 km 800 ! Doucement, ça va trop vite, on va s’écraser contre la gare, 1 km 800, à cette allure, on n’a déjà plus le temps de s’arrêter...

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