Correspondance J’ai vu votre ancienne maison...

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour, Maiade éditions, 2007, p. 8.

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J’ai vu votre ancienne maison où il y a un magasin de nouveautés à l’enseigne de la Belle Jardinière, et j’ai pensé que tu avais dû mourir d’ennui dans cette ville sale, sans beauté, sans horizon, où il n’y a rien de curieux que les vieilles ruelles noires et pittoresques que, certainement tu ne fréquentais pas. Pour moi, je me réjouis de n’y avoir pas vécu.

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour (J’ai vu votre ancienne maison...)
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L’œuvre et le territoire

C’est en décembre 1902 que Marcelle Tinayre revient pour la première fois à Tulle où elle est née plus de trente ans auparavant. Déçue de ne point voir resurgir de souvenirs à la vue de sa maison natale, elle dresse alors à sa mère un portrait peu flatteur de la ville.

Vingt-cinq ans plus tard, dans un article, Marcelle Tinayre recompose ces « retrouvailles », se laissant aller à une certaines nostalgie :

Je passai devant la maison où je suis née. Je vis le balcon où s’accoudait jadis ma jeune mère, aux cheveux bouclés, si jolie que les vieillards de Tulle se souviennent encore de son éblouissante jeunesse... Je longeai le quai où ma nourrice, coiffée d’un bonnet ruché et de la palhole, m’apprenait à marcher... Je ne connaissais rien, mais tout semblait me reconnaître. Les choses, doucement m’attiraient, me parlaient, me pénétraient d’une tendresse mélancolique...

 Mon pays perdu et retrouvé - La Corrèze », La Géographie de la Femme de France)

Cependant, son regard sur sa ville natale, Tulle, évolue bien avant comme le montre la lettre qu’elle adresse à sa mère le 8 août 1903.
En 1906, à l’occasion du banquet du Groupe d’études limousines qu’elle préside, elle revient dans son discours sur sa découverte de Tulle et sur la genèse de son roman la Vie amoureuse de Francois Barbazanges publié en 1903 :

Tulle m’apparut, il y a quatre ans, un soir de décembre. Je n’y connaissais personne, je n’y connaissais rien, pas même la maison où je suis née. La tristesse de l’hiver n’embellissait pas les quartiers modernes de la ville ; les collines formaient autour d’elle un entonnoir sombre qui oppressait l’imagination. Mon premier mouvement fut de dire : « Quelle chance de n’avoir pas vécu dans cet affreux trou ! » Pardonnez-moi ce blasphème ! Je n’avait pas encore l’âme limousine...

Je visitai Tulle ; je parcourus le quartier qui dégringole du Puy-Saint-Clair vers la Solane et la Corrèze ; je montai l’antique escalier des « Quatre-vingts » entre les maisons de granit aux portes cintrées, aux toits en auvent, aux balcons espagnols. Et soudain la poésie du passé surgit tout à coup des demeures ruinées, des armoiries effacées, des marches rompues... Ces choses revêtirent une beauté sévère et mystérieuse. Mon imagination d’écrivain s’émut d’amour pour Tulle, et c’est ainsi qu’en flânant et rêvant je rencontrai l’ombre de François Barbazanges.

(Discours publié dans Lemouzi, 1906 [disponible sur Gallica].)

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