Meurtres en Limousin volume 8 : Yellow Cake Ils montèrent dans une Clio blanche...

Franck Linol, Yellow Cake, Geste éditions, 2016, p. 114-118.

© La Geste

Ils montèrent dans une Clio blanche sans âge, dont l’intérieur dégageait une odeur âcre de tabac froid. Roger prit l’autoroute A 20 en direction du nord, vers Paris.
— On va d’abord au siège de la Cogema, à Razès.
— Je connais Razès...
— Tu dois savoir qu’il y avait l’usine de retraitement à Bessines, l’administration et les garages pour les véhicules à Razès et les puits, dispersés aux alentours. Moi, je bossais dans les mines.
[...]
— Quand j’étais jeune, j’étais maçon-coffreur et je travaillais dans les travaux publics, de gros chantiers dans toute la France. Une drôle de vie, en caravane toute l’année avec ma femme et mon fils. Mon dernier chantier fut le viaduc de Pierre-Buffière. J’en avais marre de cette vie. Un jour, un copain me montre une annonce : « Embauche mineur ». Je me suis présenté, j’ai passé des tests avec un psychologue, il y a eu une petite enquête politique, puis on m’a mis en formation quelques semaines.
[...]
— Très rapidement, la vie au grand air m’a manqué, mais je m’y suis fait, à vivre sous terre !
Il lâcha un rire nostalgique.
— On faisait les 3 x 8. Moi, la tranche 5 heures - 13 heures. Levé à 4 heures, puis j’attendais le car de ramassage sur le bord de la route. Il nous déposait devant le carreau du puits. Vite, on allait s’équiper dans la salle des pendus et hop, dans la cage !
— La cage ?
— L’ascenseur... qui nous descendait à 300 mètres sous terre. Le chef porion nous indiquait le numéro de la galerie et, avec un autre mineur - on était toujours par deux - on attaquait le boulot. Pas besoin de nous dire ce qu’il y avait à faire, mon gars !
— Et après ?
— On forait des trous au fond de la galerie, puis on allait chercher la gomme dans un coffre...
Roger jeta un œil à Mickaël, puis reprit :
— Oui, la dynamite, quoi ! On bouchait les trous et on appuyait sur le « déto » et boum ! Ça pétait, mon gars ! On attendait le « défumage », on faisait tomber les blocs avec une pince à purge et on consolidait le toit de la galerie. Ensuite, des camions surbaissés convoyaient le minerai vers la surface avec des pentes à plus de 18 % ! On en a avalé de la fumée de moteurs Diesel, tu peux me croire.

La Clio prit la sortie pour Razès. Mickaël reconnut vaguement l’entrée du bourg.
Roger tourna à gauche pour arriver dans un cul-de-sac, une vaste place, avec un panneau qui indiquait : « Rond-point des mineurs ».
Il stoppa. Le moteur de la Clio haletait.
— Aujourd’hui, c’est une grosse menuiserie qui occupe les lieux... Avant, il y avait un laboratoire, ici. Avec des rats. Ils étaient mis en contact avec des produits radioactifs et on étudiait les étapes de l’évolution de la maladie jusqu’à ce que les bestioles meurent, pourries de tumeurs.
Roger accéléra et repartit.
— Si tu veux aller à Bessines, une autre fois, tu pourras visiter le musée de la Mine Urêka, que ça s’appelle. C’est Areva qui l’a financé. Y a quelques mois, quelqu’un y a foutu le feu. Un truc criminel, tu vois... Ce qui est bizarre, c’est que cet incendie s’est déclaré une semaine après l’annonce de l’évacuation d’une maison où on avait mesuré des doses énormes de radon. La maison a été construite sur des remblais gavés de résidus de traitement de minerai d’uranium. Tu te rends compte ? Faut que tu saches, mon gars, que l’exposition au radon est la deuxième cause de cancer du poumon après le tabac. D’ailleurs, j’en fumerais bien une !
Roger expectora un rire qui ne disait rien de bon quant à l’état de ses bronches.
— Bon, on va aller voir le site du premier puits qui a été creusé en 1948, le puits Henriette.
Ils roulèrent sur une route sinueuse bordée d’étangs.
Roger s’était tu et semblait pensif. Puis il se gara sur un espace plat envahi par les herbes. Il coupa le moteur de sa voiture.
— C’est là !
Mickaël regardait mais ne voyait rien.
— Là ?
— Ah ! Y a plus rien ! Quand la Cogema a fermé les sites, ils ont tout bouché, les puits, les galeries, et, avec des engins, ils ont tout aplani, tout a été remodelé. Viens, je vais te faire voir quelque chose.
Ils descendirent de la Clio.
Mickaël regardait autour de lui, et il se demandait si tout cela avait vraiment existé.
Ils marchèrent un peu et Roger montra un socle en ciment.
— Là, il y avait une stèle avec les noms de Pierre et Marie Curie. Ils sont venus ici...

Franck Linol, Yellow cake (Ils montèrent dans une Clio blanche...)
© La Geste

L’œuvre et le territoire

Mickaël Bost visite avec un ancien mineur, Roger Parreau, différents sites de mines d’extraction d’uranium. En se rendant d’abord au siège de la Cogema à Razès, Roger raconte les conditions de travail sous-terre.

À propos de Yellow Cake

Le Yellow Cake, titre du roman de Franck Linol, correspond à l’une des étapes de transformation de l’uranium à la sortie de la mine avant son traitement pour en faire une matière radioactive. C’est dans cet univers de la mine et dans les monts d’Ambazac que nous plonge le huitième opus de la série policière « Meurtres en Limousin ».

Mickaël Bost, un jeune étudiant écolo qui n’a plus revu ses parents depuis sa petite enfance, se retrouve à la ZAD de Sivens. Il y croise un vieux militant qui dit avoir connu ses parents dans les monts d’Ambazac, une vingtaine d’années auparavant, à l’époque de l’exploitation de l’uranium en Limousin par la COGEMA.

(Geste éditions)

En quête de vérité sur son passé, Mickaël se rend dans les monts d’Ambazac, sur les traces de l’uranium, et va déterrer des secrets qui nous entraînent des années 80-90 à nos jours. Cette nouvelle enquête va pousser Franck Dumontel, flic rebelle et marginal, à cacher un fugitif et enquêter seul avec son complice et équipier, Dany Marval, pour dénouer ce mystère.

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