Le Vin des vendangeurs Il sortit...

Robert Margerit, Le Vin des vendangeurs, Éditions Colbert, 1946, p. 64-65.

© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard

Il sortit. Bertin lui courut après pour lui proposer de dîner tous les deux aux “Mille Colonnes”. « D’accord, dit Philippe : à huit heures ».

Il traversa le boulevard devant un autobus, froidement, et monta les escaliers de la place de la République dont les marronniers semblaient poudrés de vert jaune. Il flânait sans plaisir, importun à soi-même. Cependant, malgré tout, faisant des yeux le tour de la place, il trouvait quelque charme à voir ce terrain nu dans ce rectangle de constructions grises. Le théâtre, très sombre, lui convenait avec son perron plat, ses fenêtres cintrées, sa corniche en balustrade. Même les petits cafés d’aspect si mort n’étaient pas sans toucher quelque chose en lui. « Ces vieilles bicoques Louis-philippardes ! ». Il ne les voyait pas dans le présent, mais dans le passé. Ce passé faisait vibrer une fibre de son cœur. Dans son esprit se glissait l’image d’un dimanche de 1830 : un ciel clair, un soleil léger, des femmes en crinolines blanches, bleues, roses, jaunes, avec de toutes petites ombrelles et des mitaines de filet ; des messieurs à sous-pieds et vestes à taille ; tous convergeant vers le théâtre, ou en sortant, les hommes soulevant très largement, pour saluer, leurs chapeaux de castor…

« Hé bien ! quoi, se dit Philippe, ce n’étaient ni plus ni moins que des boutiquiers et des cribouillards-fonctionnaires comme les nôtres ! Et parce qu’il s’appelait place Royale, ce cœur de Limoges valait-il mieux qu’aujourd’hui !… Si nous étions en avril 1830, je m’y embêterais tout autant… Le passé, le passé, son charme c’est uniquement d’être passé ! Pourquoi en ai-je la nostalgie ?… ». Il avait continuellement la nostalgie de tout ce qui n’était pas le présent, de tout ce qui n’était pas ce qu’il faisait, de tout ce qui n’était pas le lieu où il se trouvait. Il aurait toujours voulu vivre ailleurs et autrement.

Robert Margerit, Le Vin des vendangeurs (Il sortit...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard

L’œuvre et le territoire

Le théâtre, démoli dans les années soixante, occupait les marches qui longent actuellement la rue Saint-Martial. Lorsque Robert Margerit flânait dans Limoges, comme Philippe Mora, il se projetait dans le passé de la ville et prenait plaisir à appeler rues et places par leurs anciens noms.

À propos de Le Vin des vendangeurs

Bien qu’il soit paru en 1946, Le Vin des vendangeurs a été conçu et ébauché beaucoup plus tôt. Dans ce roman d’apprentissage qui se déroule à Limoges, l’accent est mis principalement sur deux jeunes étudiants qui cherchent leur voie, Sylvain Lazare dans la peinture et Philippe Mora dans l’écriture. On retrouve ainsi avec intérêt les deux facettes de Robert Margerit qui oscilla entre ces deux passions.
Parallèlement se poursuit leur « éducation du cœur et des sens » auprès de personnages féminins qui annoncent les romans à venir : la femme mûre, « païenne et intelligente », la jeune femme vénéneuse et exclusive, mais aussi la jeune fille encore candide qui promet un bonheur simple.

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