Gerbe baude Il se ruait...

Georges Magnane, Gerbe baude, Maiade éditions, 2014, p. 114-115 .

© Maiade éditions

Il se ruait vers la vraie forêt, celle, illimitée et sauvage, où les hommes ne se promènent pas. Il vit enfin de tout petits sentiers qui ne semblaient pas faits pour les hommes : ils s’enfonçaient au plus épais des taillis, s’embrouillaient, revenaient sur eux-mêmes, se perdaient tout à coup dans des roncières impénétrables. Là ne devaient passer que les bêtes de la forêt. Puis il n’y eut autour d’Olivier que de vagues décombres qui ressemblaient aux ruines d’un village oublié, des champs entiers de pierraille, tout hérissés, ravagés de ronces grosses comme des cordes. Olivier trébuchait souvent, butait des deux pieds à la fois, tombait sur les genoux. Quelques pierres s’éboulaient, s’entrechoquaient avec un tintement bref et lugubre. Les arbres devenaient plus hauts, plus espacés. Olivier reconnut leur écorce grise et leurs petites feuilles festonnées. C’étaient des chênes. Dans un élan soudain, les troncs rugueux, gainés de mousse brune et dorée, jaillissaient du sol. Alors, le sous-bois, aux alentours, s’assombrissait et se peuplait d’ombres mouvantes, de signes mystérieux lentement descendus des hauteurs vertes. Olivier ne regardait jamais au-dessus de sa tête. Quand il débouchait dans une clairière, ou simplement dans un lieu qui semblait aisément accessible, il faisait un brusque crochet et s’élançait de nouveau vers les fourrés. Il arriva au bord d’une allée si large, si droite et si régulière qu’il s’arrêta, saisi. A gauche et à droite sa vue se perdait dans un lointain vaporeux et bleuté. Lentement il recula. Un instant, il demeura aux aguets, la tête basse et le cou tendu. Cette trouée traversait la forêt comme un coup de couteau.[...]
La forêt, autour de lui, se mit tout à coup à respirer plus fort. Un insensible mouvement de houle gagnait peu à peu la mer déserte des feuillages. L’arbre le plus proche se mit à murmurer. La bruyère elle-même, et la fougère, mêlèrent leur voix ténue à la grande chanson monotone des arbres sous le vent. Le paysage entier vibrait profondément, lourdement. Olivier leva son visage ensanglanté pour l’offrir à ce vent.

Georges Magnane, Gerbe baude (Il se ruait...)
© Maiade éditions

L’œuvre et le territoire

Olivier fuit... Il fuit le village, la ferme dans laquelle il travaille mais aussi ses peurs et ses démons.

À propos de Gerbe baude

Été 1940. Entraîné dans la débâcle, Olivier, un jeune citadin, est embauché dans une ferme du Limousin et suscite bientôt admiration et jalousie pour sa force et son acharnement au travail. Mais quel est donc le secret qu’il semble traîner derrière lui et qui le met en marge de la société paysanne, effarouchant même l’imprévisible Rina, d’abord séduite par cet homme différent ?
A la veille de la gerbe-baude, le grand repas qui fête la fin des moissons, un corps est retrouvé dans l’étang. Le coupable est tout trouvé, d’autant que, sans même savoir de quoi on l’accuse, le garçon a pris la fuite à l’approche des gendarmes. Alors, s’excluant lui-même pour une faute passée qui le hante, il va vivre traqué dans la forêt, affamé, épuisé, au bord de la folie, poursuivi davantage par un remords que par les hommes. Et quand on découvre qu’il n’est pour rien dans le crime dont on l’accuse, il est trop tard…

Maiade éditions

Gerbe baude est structuré en deux parties complémentaires. La première présente le héros et le drame par une succession de monologues, technique en vogue dans la littérature américaine de l’époque, et la deuxième décrit la dérive psychologique d’Olivier.
L’intrigue prend vie dans et autour du village natal de Georges Magnane qui choisit de mettre l’accent sur la ruralité ainsi que sur les personnages pittoresques qu’il a côtoyé lors de ses séjours en Haute-Vienne. Le conflit entre paysans et citadins est un thème omniprésent dans ce roman. Cette confrontation difficile entre les habitants de la campagne et ceux des villes pousse les paysans à être extrêmement méfiants envers ces hommes aux « vêtements trop bien repassés » ; la méfiance devient si forte qu’elle mène à l’exclusion.

On aurait dit un gars des villes et pas des plus francs. Pas tout à fait une gouape, non. Plutôt un de ces acrobates qui se montrent sur les planches, à demi nus, les jours de frairies, et qu’on retrouve dans les cafés avec des vêtements trop bien repassés, qui les déguisent.

Georges Magnane, Gerbe baude, Maiade éditions, 2014, p. 82.

Georges Magnane a également écrit le scénario de l’adaptation cinématographique de son roman, Nuit sans fin (1947), réalisée par Jacques Séverac qui a tourné notamment à Eymoutiers.

Initialement publié par la NRF en 1943 et épuisé depuis de nombreuses années, Gerbe baude et réédité par Maiade en 2014.

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