Meurtres en Limousin volume 9 : Le Souffle de la mandragore Il s’enfonça dans la nuit...

Franck Linol, Le Souffle de la mandragore, La Geste, 2017, p. 193-196.

© La Geste

Il s’enfonça dans la nuit d’un noir absolu.
Avant d’arriver sur le petit parking, il avait pris soin d’éteindre les phares de la Golf.
Il se souvenait que le sentier se trouvait sur la droite.
L’air était très lourd, ce qui pour un mois de novembre constituait une anomalie.
Il attaqua la pente rocailleuse.
Que venait-il faire ici, sur le lieu du meurtre, en pleine nuit ?
[...]
Il repensa à la parole de Fanny : « Ce lieu vous attire comme un aimant. »
Il essayait de s’habituer à l’obscurité. Il avançait lentement, avec précaution, comme si le terrain avait été miné. Tous ses sens en alerte : ses yeux scrutaient cette noirceur épaisse, son nez cherchait les odeurs du sous-bois et la peau de son visage le souffle de l’air, ses oreilles épiaient le moindre bruit suspect. Il retenait sa respiration.
[...]
Alors qu’il bifurquait sur la gauche pour atteindre l’immense chaos de blocs rocheux, il crut percevoir un léger craquement, comme lorsqu’on marche sur une branche morte qui casse. Aussitôt, il s’immobilisa. L’ouïe aux aguets, il attendit. Le bruit s’était échappé de la gauche, de l’intérieur de la forêt. Il discernait à peine le tronc des châtaigniers qui bordaient le sentier. Il reprit sa marche en évitant de faire crisser la pierraille. Soudain, toujours sur sa gauche, il crut distinguer comme le froissement d’un tissu rêche. Il s’arrêta à nouveau. S’agissait-il d’un animal ? Non. Sa mémoire décortiquait le bruit qu’il venait d’entendre : une toile de jean ou de blouson qui est griffée par une ronce. C’était ce bruit qu’il avait entendu. Il était impossible de pénétrer dans la forêt, à moins d’utiliser la fonction torche de son portable. Non, il serait la proie... Là, si lui ne voyait pas, il ne pouvait être vu non plus. L’obscurité était bien trop compacte. À moins que... Et si des yeux réussissaient à l’apercevoir quand même ?
Il recommença à gravir la pente. Il parvint sur la butte. Les énormes masses des rochers s’élevaient devant lui. Il devinait leurs contours. Puis il vit enfin de petites lumières piquées dans le paysage qui s’étendait à l’infini. Ces éclats vacillants le rassérénèrent.

Franck Linol, Le Souffle de la mandragore (Il s’enfonça dans la nuit...)
© La Geste

L’œuvre et le territoire

La butte de Frochet se situe sur le plus important filon de quartz en Limousin. Ce vaste chaos rocheux, au milieu de la lande, offre un vaste panorama sur la Charente. Selon la légende, la mandragore avide de jeune fille y avait son antre.

À propos de Le Souffle de la mandragore

À Bussière-Boffy, village à la limite entre la Haute-Vienne et la Charente, où s’est tenue récemment une polémique autour de yourtes, une jeune fille disparait. Son corps est retrouvé sur la butte de Frochet, ravivant ainsi la légende de la mandragore.

Au temps des sorciers et des loups-garous, à l’époque des bêtes fabuleuses, dans un archaïque et très lointain moyen âge, un dragon épouvantable régnait sur des lieues de pays, dans notre contrée aujourd’hui paisible. Son repaire était les collines de Bussière-Boffy, une formidable citadelle de rochers bruts, du haut desquels le monstre tenait sous son regard les bourgs et les villages [...] La bête était une mandragore hideuse, au corps visqueux de reptile, à la queue enroulée en énormes anneaux. Ses larges pattes griffues s’accrochaient aux rocs, sa gueule baveuse avait des crocs sanguinaires, et quand le monstre bâillait d’ennui sur le granit rugueux de son belvédère, les villageois épouvantés entendaient de loin claquer ses mâchoires.
[...]
Suzerain de toute la région, tenant dans son petit œil fixe tout le pays, de Villeflayou à Joncherolles et de Pouzinières à l’Espéridel, le dragon, un jour, décida de traiter avec les manants. Chaque année, quand le printemps éclate sur les collines, quand les bêtes libres s’accouplent dans les bois, une vierge tirée au sort parmi les vierges du pays, serait conduite, en habits de jeune épousée, à la forteresse de granit ; elle partagerait la couche du monstre, elle subirait ses immondes caresses, et le lendemain serait dévorée. Moyennant ce tribut annuel, la bête cesserait ses ravages, et tout le pays redeviendrait vivant, allégé de sa frayeur éternelle.
[...]
Et le sort désigna la plus belle, la plus douce d’entre les vierges, la timide Alice de Joncherolles qui venait d’avoir seize ans, et que le sire de Joncherolles, son père, avait fiancée à Guy de Saint-Quentin.
[...]
Mais Guy de Saint-Quentin chargea droit sur le dragon, et la bonne mule accrochant son sabot aux saillies du rocher, faisait feu des quatre pattes. La bête s’apprêtait à bondir pour étouffer dans ses nœuds l’imprudent cavalier, quand celui-ci, d’un coup hardi, enfonça dans la gueule du monstre sa lance fleurdelysée. [...] Affolée, vaincue, la bête traquée se jeta dans l’étang de l’Eau-Péride où elle se noya, et l’eau, instantanément, devint rouge comme du sang, perdant toute transparence.

Paule Lavergne, « La Légende de Frochet »

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