Les Cacahuètes salées dans la Vienne Il partit dans un premier temps...

Marc Formet, Les Cacahuètes salées dans la Vienne, Lucien Souny, 2010, p. 29-37.

© Lucien Souny

Il partit dans un premier temps en direction de la place Denis-Dussoubs, ce haut lieu de la vie étudiante entouré de bâtiments dont les façades colorées de rose l’avaient toujours intrigué, comme si un petit morceau de Toulouse, poussé par le vent d’autan, avait atterri par erreur dans la capitale limousine. Il voulait racheter le Walden ou la vie dans les bois de Thoreau, qu’il souhaitait relire et qu’il ne trouvait plus dans sa bibliothèque, l’ayant sans doute prêté un jour à quelque ami qui ne le lui avait pas rendu. Il comptait bien se rendre dans la librairie où il se servait lorsqu’il était encore en activité, un magasin dont la situation stratégique sur le chemin allant du commissariat au palais de justice l’avait plus d’une fois incité à grappiller quelques minutes de son temps administratif pour flâner dans les rayons avec la jubilation retrouvée du collégien faisant l’école buissonnière.

Mais, arrivé à hauteur de la boutique, Cassepierre sentit la consternation l’envahir : dans les vitrines, des pêle-mêle d’annonces immobilières remplaçaient dorénavant les couvertures colorées des ouvrages que le libraire, devenu au fil du temps une sorte de complice en matière d’évasion, choisissait de proposer aux regards des passants comme autant d’invitations au voyage. Désorienté par la frustration de voir son dessein contrarié, une frustration teintée de colère à l’égard de ceux qui laissaient disparaître les uns après les autres tous les symboles d’un monde pas si ancien que ça où les valeurs respectables n’étaient pas seulement économiques, il tourna le dos à cet endroit qui lui était désormais indifférent.

Toujours meurtri par le malaise sournois que faisait naître ce constat d’impuissance face à un monde dans lequel il devait évoluer, et qui lui échappait chaque jour un peu plus, pour le pire, hélas ! et pas pour le meilleur, Cassepierre se mit en pilotage automatique et laissa son corps choisir le chemin qu’il allait prendre. Il traversa le boulevard, se tailla, à coups d’épaules et de coudes, amortis mais décidés, un passage étroit au milieu des files, ovines et compactes, des spectateurs agglutinés devant le multiplexe de cinéma en attendant la deuxième séance de Taxi 29 ou de Harry contre les Minimoys, qu’il fallait avoir vus.

[...]

Il ne pouvait s’empêcher de regretter le frisson de plaisir qui le saisissait chaque fois qu’il poussait la porte de la librairie de la place Denis-Dussoubs, et que l’enveloppait cette odeur familière, amicale et sensuelle, des vieux livres dans les rayonnages. Arrivé au premier niveau, un panneau l’informa que le rayon librairie se situait au dernier étage du magasin, ce qui pouvait avoir deux significations totalement contradictoires : ou bien le livre était le plus noble de tous les produits proposés ici, et on le mettait plus haut que tout, ou bien il n’était plus qu’un gadget désuet et il fallait vraiment en vouloir, ou être complètement tordu, pour aller jusqu’à lui.

Posant le pied au dernier niveau, Cassepierre comprit en un rien de temps que c’était cette dernière interprétation qui était la bonne pour expliquer la situation géographique du rayon. Bien décidé à poursuivre jusqu’au bout son expérience, il se dirigea vers un petit gars qui semblait s’ennuyer ferme derrière son ordinateur.

Marc Formet, Les Cacahuètes salées dans la Vienne (Il partit dans un premier temps...)
© Lucien Souny

L’œuvre et le territoire

Cet extrait fait ressortir toute la nostalgie de Simon Cassepierre, regrettant le Limoges de son temps et en particulier, ici, la librairie dans laquelle il avait l’habitude de se rendre lorsqu’il était encore en activité.

À propos de Les Cacahuètes salées dans la Vienne

Policier à la retraite, Simon Cassepierre coule des jours paisibles, entre lecture et jardinage, sur les hauteurs de Limoges. Mais voici qu’un appel téléphonique d’un ancien collègue parti vivre aux États-Unis le replonge trente ans en arrière.
Oui, il se rappelle maintenant l’affaire jamais élucidée de ce musicien de jazz découvert mort dans les coulisses du grand théâtre…
En faut-il davantage pour le décider à abandonner romans et râteaux ? Et pour l’inciter à remettre son nez dans ce dossier aujourd’hui classé ? Mais, à Limoges, tout a changé. Non seulement la ville ne ressemble plus à celle, provinciale et familière, qu’il a connue il y a un quart de siècle, mais encore un monde nouveau, avec ses codes et ses rites, est né entre temps. Cassepierre s’en agace : décidément, il ne comprend plus rien à cette vie moderne...

(Lucien Souny)

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