Huit jours à Crozant Il ne restait plus...

Albert Geoffroy, Huit jours à Crozant, accompagné de crayonnés d’Émile Humblot, éditions Point d’Æncrage, 2016, p. 67-68.

Il ne restait plus que trois jours avant mon départ ; je les employai le mieux possible à faire quelques études et surtout à connaître le pays. Lorsqu’on arrive à Crozant, on se trouve pendant quelques temps complètement désorienté ; ce n’est guère qu’au bout d’une semaine qu’on commence à raisonner et à classer ses impressions. Que de sites charmants, de paysages grandioses ! Parmi les jolis coins des bords de la Sédelle se trouve le moulin du père Brigand, une petite baraque vermoulue à laquelle reste accrochée comme par miracle une roue couverte de mousses épaisses. Depuis bien longtemps sans doute elle regarde couler l’eau sans qu’il lui prenne la fantaisie de sortir de son immobilité. Huit peupliers magnifiques la protègent de leur ombre et lui servent de garde d’honneur.
Ces peupliers ont leur histoire. Quelques jours avant mon arrivée, le bruit se répandit un soir que le père Brigand allait les couper. Cette nouvelle plongea dans la stupeur d’abord, dans la désolation ensuite la colonie entière ; on tint conseil.
Comment ! le père Brigand allait couper ses peupliers ! Mais c’était un scandale, un sacrilège, et, bien sûr, on ne le souffrirait pas. Dès le lendemain on commençait les négociations ; menées avec beaucoup d’habileté, elles aboutirent au meilleur résultat et sans qu’on fût obligé de recourir aux moyens violents. Moyennant la somme de quatre francs, payée comptant, le père Brigand s’engageait à ne pas couper ses peupliers avant un an. Le marché fut écrit, scellé par un petit verre, et voilà comment nous pourrons jouir l’an prochain encore de ce charmant décor.

Albert Geoffroy, Huit jours à Crozant (Il ne restait que trois jours...)

L’œuvre et le territoire

Albert Geoffroy profite des derniers jours de son séjour notamment pour découvrir Crozant et ses environs, qui recèlent de nombreux moulins, comme ses amis le lui avaient dit. Parmi ceux-ci, le moulin Brigand — qu’Anders Österlind représente quelques années plus tard — et ses peupliers que le Père Brigand n’abattra finalement pas suite à l’intervention des artistes.

Ce récit rappelle le séjour de Claude Monet à Fresselines au printemps 1889. En effet, afin de pouvoir achever une série de toiles ayant pour sujet un chêne au niveau du confluent, dont ce Soleil sur la Petite Creuse, le peintre va faire enlever les feuilles de l’arbre.

À propos de Huit jours à Crozant

J’ai soixante ans et je n’ai pas vu Carcassonne. Mais j’ai vu Crozant, qui est bien plus joli que Carcassonne.

À la fin du mois d’octobre 1901, Albert Geoffroy est invité à Crozant par ses amis aquarellistes Joseph Jeannot et Émile Humblot qui, dans leur lettres, vantent les mérites de l’hôtel Lépinat, les beautés de la Sédelle, et les attraits du gibier local. Et le déclic :

Nous comptons absolument sur vous, et c’est ici, en face des ruines de Crozant, qu’aura lieu votre initiation solennelle aux grands mystères de la couleur.

À son arrivée en gare de Saint-Sébastien, après sept heures de train, Albert Geoffroy est accueilli par Marcel, le fils de Madame Lépinat, qui doit le conduire jusqu’à ses amis qui l’attendent à Crozant, à une dizaine de kilomètres.

À travers son récit, Albert Geoffroy nous plonge au plus près du quotidien des artistes pleinairistes : il rencontre notamment Armand Guillaumin, à table à l’hôtel Lépinat ou en train de peindre sur le motif. Surtout, il découvre les paysages de cette vallée, entre Crozant et Fresselines, qu’il décrit avec ferveur à travers ces quelques pages.

Au point de vue artistique, tous tendent au même but : se rapprocher le plus possible de la nature. C’est par excellence l’école de la couleur et de la lumière. Piocheurs et chercheurs, ils travaillent du matin au soir, jamais satisfaits, toujours à la recherche de l’idéal.
Ce fut dans ce milieu choisi à souhait que je goûtai pendant quelques jours, trop vite écoulés, les joies d’un écolier en vacances.

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