La Gloire des Pythre Il le savait...

Richard Millet, La Gloire des Pythre, Gallimard « Folio », 1997, p. 70-71.

© P.O.L

Il le savait, l’avait probablement su dès lors qu’Aimée n’était pas rentrée chez la mère Grandchamp ; peut-être avait-il alors deviné qu’on devait beaucoup, sinon tout, aux femmes et plus encore le jour où il était allé habiter dans la petite maison de la mère Grandchamp, après que cette dernière s’en fut allée chez son autre fille (l’aînée, la légitime, qui s’était opposée en vain au testament, il fallait bien le dire, mais le jeune gars semblait ne pas s’en soucier, habitué à la haine et à l’envie, à moins que l’hostilité lui parût légitimer l’héritage), à Peyrelevade, sur le coteau exposé à tous les vents, là où la terre était plus froide et sombre qu’en aucun coin du plateau, avait-elle coutume de dire, plus triste, aussi, sorte de thébaïde glaciale et pluvieuse où il suffisait de s’étendre sur son lit pour se laisser mourir, la nuit, dans la haute maison de pierre grise à pignon donnant sur la vallée, lorsque les vents rabotaient le coteau et soufflaient sous les portes, entre les volets, dans les cheminées, soulevant les ardoises avec un petit bruit sec et frénétique assez semblable à une grêle qui n’aurait pu tomber du ciel mais qui ne serait venue de nulle part, de plus loin que la nuit et que de la bouche même du vent, c’est-à-dire de ce qui n’a pas de fond, de cette autre nuit dans laquelle la vieille femme commençait à entrer, sans peur, avec une sorte de lassitude mais aussi de reconnaissance, songeant à ce qu’avait été sa vie comme si elle ne lui appartenait déjà plus, comme un objet dont on n’a plus l’usage et qu’on abandonne, se rappelant presque amusée le temps où elle courait sur ce même coteau, au printemps, parmi les genêts en fleurs, la gentiane et les gueules-de-loup, avec sa jupe bleue, sa chemise de toile à demi-manches et col à coulisse, son béguin plat noué sous le menton et, par-dessus, un grand chapeau de paille ; songeant à cela et à rien d’autre, et en ces derniers instants, incapable de concevoir qu’elle agonisait, oui, que pareille horreur pouvait lui arriver à elle pourtant prête à l’anéantissement avec une joie paisible, cette joie qui est sans doute le vrai nom de la paix et qu’on ne connaît que lorsqu’il est trop tard, n’ayant eu, pas plus que les autres, de pouvoir sur cette vie, tout avait passé si vite depuis qu’elle avait gambadé dans la brande et connu l’homme qui l’avait, à vingt-quatre ans, laissée veuve de guerre, une guerre lointaine qui n’avait eu de terrible pour elle qu’un hiver très froid, l’avis de décès de l’époux, la capture et la déchéance de l’empereur.

Richard Millet, La Gloire des Pythre (Il le savait...)
© P.O.L

L’œuvre et le territoire

Cet extrait de La Gloire des Pythre rassemble plusieurs thèmes récurrents de l’œuvre de Millet : importance des femmes et de la mort, omniprésence des éléments comme le froid, la pluie, la grêle, la neige...

À propos de La Gloire des Pythre

Premier grand roman de Richard Millet à la gloire des sans-grades et des sans voix de la Haute-Corrèze, La Gloire des Pythre déroule l’histoire d’une famille, de la fin du XIXe siècle aux années 1960. Famille de domestiques, de gens de ferme, hantés par leur propre pulsion de mort et dévorés par le désir, les Pythre reviennent ensuite dans la plupart des romans corréziens de Millet, comme un symbole de ces « taiseux » du plateau de Millevaches à qui l’auteur confère ainsi une sorte de noblesse magnifiée par la langue.

Bonus

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    Cet extrait de La Gloire des Pythre (Il le savait...) lu par Richard Millet.
    Enregistré en 2010 par le CRL en Limousin.
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