La Souterraine Il fallut attendre...

Christophe Pradeau, La Souterraine, Éditions Verdier, 2005, p. 21-22.

© Éditions Verdier

Il fallut attendre les premiers jours de février pour que, s’autorisant des premiers signes d’un apaisement de l’hiver, on se hasarde à renouer avec le rituel des dimanches à Lubersac. La neige avait disparu. Seules quelques taches grisâtres dans le creux des vallons, seuls quelques monticules au bord des routes rappelaient encore sa présence indiscrète. La voiture s’était avancée le long d’un paysage malade, aux couleurs éteintes, aux formes affaissées, sur lequel flottait sans force un ciel sale et pelucheux. Tous nous nous étions retrouvés chez Mamie, avec une joie que la longue interruption de nos habitudes rendait imperceptiblement poignante, comme si se superposait à ce jour celui que nous nous épuisions à dénier, mais dont la pensée ne nous surprenait pas moins quelquefois, où il en serait fini à jamais de nos réunions dominicales. Comme à l’ordinaire, nous avions mangé plus que de raison, quitté la table à quatre heures pour y reprendre place à sept. La nuit était tombée depuis longtemps quand le signal du retour avait été donné. Dehors, le froid à nouveau intense nous avait aussitôt saisis. Il nous avait poursuivis jusque dans les voitures. Le chauffage venait à peine d’en triompher quand s’ouvrit devant nous le porche ombreux de la route forestière. À gauche, au fond de la Combe de Chaux, des flammèches de brouillard serpentaient au-dessus des pêcheries. Devant nous, les phares faisaient jouer au loin les feux de plaques de verglas dont nous ne savions que trop à quel point elles étaient fréquentes sur cette portion de route, comme les panneaux émaillés de la Prévention routière en témoignaient d’ailleurs, à l’usage des automobilistes qui ne seraient pas d’ici. Quant à nous, heureusement, nous connaissions la route, chacun de ses pièges, et dans moins d’une demi-heure nous aurions gagné les corridors aveugles des voies rapides, entre lesquels filer tout droit vers la ville ne serait plus qu’un jeu d’enfant.

Christophe Pradeau, La Souterraine (Il fallut attendre...)
© Éditions Verdier

L’œuvre et le territoire

De retour de chez la grand-mère, le narrateur jeune garçon, se retrouve en compagnie de ses parents et de sa sœur Laurence en voiture sur une route près de Lubersac en Corrèze, lors d’un hiver très froid. Dans cette région forestière et marécageuse, le brouillard envahit facilement la route. Pour conjurer la nausée et la peur de la nuit, ils apprennent les éléments du paysage par cœur et le reconstituent la nuit tombée.

À propos de La Souterraine

La Souterraine peut se lire comme l’accomplissement d’une promesse : « Nous avions juré de nous rappeler jusqu’à l’heure de notre mort – c’était la formule que j’avais répétée après elle – ce que ça fait d’être un enfant. »
Sur le chemin qui les ramène chaque dimanche de Lubersac, le village de la grand-mère, vers cette ville qui est la leur et « dont le nom est secret », Laurence et son frère, le narrateur, ont inventé, pour conjurer l’ennui et la nausée qui les assaillent en voiture, un jeu qui consiste à s’emparer de chaque détail du paysage en lui attribuant une histoire.
C’est ainsi que l’enfance se protège et s’oriente dans le brouillard des routes, de la peur, de la famille, de la géographie et de l’Histoire. Un soir d’hiver, sur l’écran de la vitre, ce brouillard que fend la voiture devient pour le frère et la sœur l’épaisseur même du langage. « S’engouffrer dans les mots », comme tout y invite dès lors, c’est explorer « l’intimité insituable des rêves » au risque de se perdre en retour dans ce qu’ils ont pour fonction de conjurer.

(Éditions Verdier)

Le point de départ de La Souterraine, premier roman de Christophe Pradeau, est ainsi une rêverie autour du trajet Lubersac-Limoges, route dont plusieurs toponymes, lieux-dits, ont intégré la fiction.

Bonus

  • MP3 - 2.7 Mo
    Cet extrait de La Souterraine (Il fallut attendre...) lu par Christophe Pradeau.
    Enregistrement réalisé par le CRL en Limousin.
    © Éditions Verdier

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