La Révolution volume 1 : L’Amour et le Temps Il alla...

Robert Margerit, L’Amour et le Temps suivi de Les Autels de la peur, Phébus, 2010, p. 47.

© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard

Il [Bernard] alla au Tonneau du Naveix, mais en retard. C’était — au-dessous de la cathédrale, de l’abbaye de la Règle et du quartier appelé l’Abbessaille qui descendait abruptement jusqu’au bord de Vienne — une auberge du port au bois, lequel gardait du Moyen Age son nom latin : naveix, métamorphose de navigium. La bâtisse, fort vieille, en torchis croisillonné de poutrelles, faisait face à la grève cahoteuse, creusée d’ornières par les charrois. Sur sa légère pente on tirait les troncs descendus au fil du courant, arrêtés un peu en aval par les ramiers dont les chèvres, énormes poutres plantées en forme d’X dans le lit de la rivière, émergeaient aux trois quarts. Allongeant côte à côte leurs billes luisantes comme des dos d’animaux marins, des trains attendaient encore là le lancis — à la fois pique et crochet — des flotteurs. Les gamins, faisant par leur jeu apprentissage de Naveteaux, couraient adroitement sur ces troncs qui tournaient sous les pieds. Le clapotis agitait au bord de la grève, sur les lèvres d’eau, une moustache rousse formée de fibres et de débris d’écorce. Le bois en piles, entier ou déjà débité par les scieurs de long, dressait de claires murailles au-dessus desquelles on apercevait, en aval des ramiers, le pont Saint-Étienne arquant ses reins moussus, capables encore de supporter deux fois la semaine le poids de la diligence de Lyon. En face, sur l’autre rive, au-delà des iris et des plantes d’eau calme, la campagne montait en pentes rondes, partagées entre les pâturages, les champs, les vignes. Quelques toits de fermes piquetaient de rose et de brun la verdure jaunissante. Un des derniers beaux jours d’octobre, avec de petits nuages très blancs, très légers, paresseux. L’odeur de la sciure, du bois mouillé, de la vase, imprégnait l’air.

Robert Margerit, La Révolution. L’Amour et le Temps (Il alla...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard

À propos de L’Amour et le Temps

Trois personnages se lancent dans l’existence en cet automne de 1788 — et se heurtent déjà à une réalité qui les blesse. Bernard Delmay, modeste mercier de Limoges, doit renoncer, pour de basses raisons de convenances sociales, à la jeune fille qu’il aime. Lise Dupré, promise à Bernard, se voit contrainte, pour complaire à son père, d’épouser Claude Mounier, jeune avocat ambitieux acquis aux idées nouvelles. Claude enfin, élu aux États-Généraux, gagne la capitale où bien des déconvenues l’attendent...

Le roman commence en Limousin :

En tout cas, il conviendrait encore de débuter à Limoges. C’est en province que se sont formés les futurs grands hommes de la Révolution. En vérité, un roman de cette sorte devrait peut-être commencer à Vizille puisque la toute première assemblée prérévolutionnaire se tint là. Mais la documentation me fait défaut. La seule province dont je connaisse l’histoire assez minutieusement pour pouvoir la vivre plume en main, c’est la généralité de Limoges. Cette histoire, j’ai mis vingt ans à la posséder. S’il me fallait aujourd’hui apprendre celle du Dauphiné !

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