L’Ombre de l’amour Il a eu quatre-vingt-trois ans...

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour, Maiade éditions, 2007, p. 254-255.

© Maiade éditions

— Il a eu quatre-vingt-trois ans, l’autre semaine, dit Fortunade. La tête n’y est plus... Il ne comprend pas... Allons-nous-en.
Mais Denise était comme fascinée... C’était donc là le célèbre metje de Monadouze, le forgeron sorcier, le maître des sorts et des envoûtements, devant qui trois générations de paysans avaient tremblé. Dupe de ses propres manigances ou simulateur habile, il était là, vaincu par le médecin, par l’homme des livres et des laboratoires, réduit à cette animalité qui n’inspirait pas la compassion, certes, mais qui était majestueuse et presque terrible...
Isolé sur les confins de l’extrême vieillesse, comme un ermite sur un mont, hors de l’espèce, hors de l’âge, il semblait fait de la même matière que les arbres et les rochers, os de pierre et muscles ligneux, avec une face de bête sacrée. Sans doute, il ne comprenait plus la parole humaine, mais il entendait pousser l’herbe, et rôder la taupe, et, comme ses chiens, il sentait la mort quand elle entre dans toutes les maisons ou quand elle s’installe au fond d’un être.
— Allons-nous-en, mademoiselle ! répéta Fortunade. Il ne voit plus ; il n’écoute plus... et il restera, comme cela, des jours, et des nuits... Tout à coup, il paraît se réveiller : il mange et il dit quelques mots... et puis il redevient tel qu’une souche.

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour (Il a eu quatre-vingt-trois ans...)
© Maiade éditions

L’œuvre et le territoire

Son collier de barbe, énorme, lui donne un air de bête humaine.

La médecine ne pouvant parfois pas tout, inquiète de l’état de santé du jeune Jean Favières, Denise se rend, accompagnée de Fortunade, au Chastang, chez le père Veydrenne, le vieux metje qui n’est alors plus que l’ombre de lui-même...

— Oh ! sûr, qu’il manque des choses, mais quoi ?... on s’en passe... Et puis, le père est là... Il sait les bonnes herbes et les paroles... Ah ! il en a guéri, des gens, aux temps d’autrefois !... On venait de Chamberet et d’Argentat, oui, des deux bouts du département pour le voir... Le mal de rate, le mal de poumon, les enfants noués, l’eau qui gonfle le ventre, le père avait des secrets pour tout ça... Et tiens, ce soir, il m’a charmé ma fièvre !... Quand tu seras malade, tu le feras venir... sans que personne le sache... Il ira bien, pour toi, rien que pour toi... Mais faudra pas le dire... Si le médecin le savait, le père paierait l’amende au tribunal... Le médecin !... le médecin !...
Il jura brutalement.
— Qu’est-ce qu’il voulait espionner, chez nous ? Je l’ai f... à la porte... Il a pris tous les clients du père, à force de menteries et de méchancetés !...
— Vous parlez trop, Martial Veydrenne... Votre fièvre n’est pas bien charmée !... Taisez-vous donc... Et vous, le grand, dites-lui donc qu’il se taise !
Le metje hoche la tête et sa bouche édentée mâchonne des mots patois parmi la broussaille de sa barbe sale. Naguère, il fut une puissance, dans le pays... Mais depuis si longtemps qu’il a éteint sa forge et cessé son métier de mage et de rebouteux, sa cervelle s’est durcie, sa langue paralysée, dans la solitude...

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour, Maiade éditions, 2007, p. 124-126.

Le père Veydrenne de Marcelle Tinayre est une référence évidente au reportage que Gaston Vuillier publie dans le Tour du monde en 1899, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze » et plus particulièrement au metje Chazal qui pratique le martelage de la rate.

À propos de L’Ombre de l’amour

C’est un pays mélancolique et délicieux, une Bretagne moins célèbre et moins profanée que l’autre... J’aime ses bruyères, ses roches, ses eaux translucides, son patois musical, sa pauvreté... Denise, y a-t-il encore des sorciers à Monadouze ? Honore-t-on les fontaines sacrées ? Mène-t-on à sainte Claquette les enfants bègues ou muets ? Pratique-t-on l’envoûtement avec le seau et le miroir ? Ne “forge”-t-on plus les gens dont la rate est malade ? La chasse volante et le bérou n’ont-ils pas déserté cette province livrée au progrès ? Plante-t-on encore, dans les champs ensemencés, une croix et quatre bouquets de paille en l’honneur du Christ et des Évangélistes ?...

C’est en ce pays de Monadouze, pendant littéraire de Gimel-les-Cascades, que Marcelle Tinayre situe l’essentiel de ce drame de l’Ombre de l’amour.
C’est là en effet que Jean Favières, jeune homme souffrant de la tuberculose, vient en convalescence, accueilli chez le docteur Cayrol et sa fille Denise.

Denise, de quelques années plus âgée que lui, est préposée à ses soins, une tâche dont elle va s’acquitter avec dévouement et compassion, car elle s’est donnée comme mission de le ramener à la vie.
Quant à la mystique Fortunade, qui aurait rêvé d’être sœur dans un couvent de Tulle pour s’occuper des malades, alors que ses parents veulent la marier, elle s’est trouvé elle-aussi un but : celui de ramener vers Dieu et la société des hommes le fils du vieux metje, le guérisseur-forgeron, ce Martial sauvage, bourru et rebelle dont tout le monde s’éloigne.
Mais sauront-elles répondre, l’une aussi bien que l’autre, aux sentiments qu’elles ont fait naître dans le cœur de ces deux hommes blessés dont les autres se détournent ? Sauront-elles échapper à cet amour masculin vers lequel la pitié les entraîne ? Est-ce de l’amour... ou n’est-ce que “l’ombre de l’amour” ?

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