La Vierge noire III – Il pouvait...

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Il pouvait les voir. D’ici. Entre les frondaisons. S’agiter sur le pont. Les voitures de police en travers du passage piéton, obligeant les automobiles à n’utiliser qu’une seule file sur le quai Louis-Goujaud. Les gyrophares balayaient cette matinée de printemps où pas un seul souffle d’air ne venait rider le ventre plat de la Vienne qui enroulait ses sombres remous autour des piles du pont Saint-Étienne. L’œil rond d’un soleil frileux glissait sa lame d’ambre dans l’onde qu’on aurait dit immobile. Il pouvait les voir. Et en éprouvait une certaine jouissance. Il alluma une cigarette. Le goudron nappa ses poumons d’une douce saveur, juste avant qu’une quinte ne le plie en deux. Ça faisait combien de nuits déjà ? Trois, quatre ? Il ne saurait le dire avec précision. Jusqu’à l’obsession. Ça, il le savait parfaitement.

Il attendait patiemment la tombée de la nuit. En fumant. Le plus souvent garé sous les platanes de la place Jourdan. Le cul du Combi Volkswagen tourné vers les façades des banques. La bouteille de mousseux rafraîchie dans un seau en plastique et dans l’autoradio, la voix de Klaus Nomi sur la musique de Purcell, The Cold Song. En boucle. Après, quand le soir descendait sur les angles des immeubles en pierre, que les derniers traîne-savate gavés de mauvais shit et de bière éventée ébranlaient leur cortège de chiens vers les profondeurs de la nuit, il démarrait le vétuste moteur qui répondait au quatrième tour de clef selon un rite sans doute germanique. La traque alors pouvait commencer. L’avenue Charles-de-Gaulle s’ouvrait d’un côté sur les enseignes lumineuses des cinémas et autres estaminets et à sa droite sur l’obscurité des voies de chemin de fer que venaient parfois traverser les phares d’une motrice suivie d’un long convoi de voitures éclairées en partance vers le sud. Au bout, le campanile de la gare dressait sa vigie de pierre qu’un éclairage sobre découpait sur la profondeur du ciel. Le premier repérage était à l’angle du jardin de la gare. Elles étaient là. Dans l’ombre. Une, deux. Parfois trois. Jamais plus. À quelques mètres de distance les unes des autres. Des corps moulés dans des habits trop justes. Des jupes trop courtes. Des chemises échancrées sur des poitrines opulentes. Des jambes dodues prises dans des collants résille. Le regard prometteur. La bouche évocatrice. Ou parfois indifférente, le téléphone vissé sur l’oreille et le verbe haut d’une langue étrangère que martèle la colère d’un talon frappant le sol. Au bout, il tournait et remontait le cours Gay-Lussac, lentement, comme la plupart des autres véhicules. Comme s’ils avaient la même attente pour la même chose. Il méprisait les regards torves de tous ces anonymes qui participaient à ce manège. Le supposant animé du même objectif. Comment aurait-il pu expliquer que sa quête n’avait rien à voir avec leurs misérables pulsions sexuelles ? Y avait-il des mots pour ça ?

Dans l’abribus et autour, dans l’ombre du parking désert, d’autres encore. Chacune contrôlant un territoire ethnique bien défini. La plupart venaient d’Europe centrale ou des pays de l’Est, Bulgares, Roumaines, Ukrainiennes sans doute ; on entendait les sons des voix gutturales ou latines selon leur provenance, qui s’interpellaient. On ne savait trop si c’était amical ou non mais les violences étaient rares. Quelque part dans des encoignures de porte, dans des voitures immobiles dont les vitres entrouvertes laissaient passer le filet gris d’une fumée de cigarette, l’œil vigilant du propriétaire surveillait le « cheptel ».

Ce n’était pas ce qu’il cherchait. Il contourna par le cours Vergniaud et redescendit le cours Bugeaud. Les mêmes ombres partout. Fugitives. Silhouettes évanescentes dans l’éclairage roux des lampadaires. Maintenant il avait fait le tour. Celle qu’il attendait n’était pas là. Pourtant, il savait que quelque part dans cette ville, la rencontre aurait lieu. Forcément.

Il remonta sur l’esplanade des Bénédictins. Les derniers trains du soir déversaient leur flot de voyageurs encombrés de valises vers les nombreux véhicules garés à l’arrache, feux de détresse trouant l’obscurité, tandis que d’autres se dirigeaient vers la file des taxis. Aux pieds des deux statues qui bornent le hall d’entrée, la faune de la nuit attendait la fermeture de la gare pour s’égarer dans la solitude du désert urbain des sans domiciles, la tête saoule et les yeux défoncés. Il descendit par la rampe, tourna à droite et longea la cité des Coutures jusqu’à l’avenue Jean-Gagnant. Le feu l’arrêta un moment. En face, l’enseigne du McDo tachait le mur de brique de son sigle racoleur, le parking était plein. Il n’avait pas faim. Pas de cette nourriture-là. Le feu passa enfin au vert, il remonta l’avenue lentement, jusqu’au carrefour où la bâtisse grise de la sécurité sociale fait l’angle avec l’avenue Locarno et se dirigea vers la gauche pour emprunter la rue Donzelot. C’est là qu’il l’aperçut. Sur le trottoir du parc de stationnement, dans la pénombre des réverbères. Il savait que c’était elle et pas une autre. Même s’il ne discernait que sa silhouette, longue et fine. Il aurait pu dire le grain de sa peau. La douceur de son corps. L’acidulé de son haleine que des bonbons parfumaient à la réglisse. Il ralentit, laissant son cœur retrouver un rythme normal, desserra l’étreinte de ses mains sur le volant. Elle était là, prise dans le faisceau sale des phares du Combi Volkswagen. Seule. Proie isolée. Il n’en attendait pas tant.

Il s’approcha à sa hauteur et abaissa la vitre du Combi. Elle resta un long moment à l’observer, évaluant l’homme qui la détaillait, des pieds à la tête, un peu comme les hommes de son pays qui, sur le marché aux bestiaux de Tamale, tâtent la croupe des bœufs, flattent l’encolure des chèvres. Elle les connaissait, les hommes. Elle en avait l’expérience. Même si elle fut toujours cruelle. Celui-là la contemplait, fasciné.

Les pommettes hautes de son visage anguleux étaient surmontées de l’amande douce d’un regard intense. L’ébène de sa peau semblait poli par un esthéticien délicat et le crépu de sa chevelure descendait sur ses épaules menues. Les seins libres de sa poitrine haute tendaient un chemisier largement ouvert. Le port de son corps altier aux cambrures marquées donnait à son allure une élégance naturelle. Les attaches fines de ses poignets se prolongeaient par deux mains longues, aux doigts immenses, dont une, posée sur la courbe de sa hanche. Une jambe légèrement décalée surmontée d’une jupe rase donnait à l’ensemble une provocation candide. Il était sûr qu’elle n’avait pas vingt ans.

Elle resta à distance tandis que l’homme sans la lâcher du regard lui demandait le tarif de ses prestations. Elle fut surprise qu’il s’adresse à elle sans la tutoyer. Sans employer de mots orduriers comme la plupart. Elle voyait bien qu’elle avait en face d’elle un homme subjugué, prêt à payer le prix pour satisfaire un fantasme longtemps retenu. Le bout incandescent de sa cigarette tremblait et ses mains ne cessaient de pétrir le volant. Je l’ai marabouté, pensa-t-elle. Elle annonça un prix extravagant en passant une langue évocatrice sur ses lèvres écarlates. La rouerie du métier, déjà, pensa-t-il. Mais il n’y a jamais eu d’innocence dans la rue. Il ne fit aucun commentaire et gara le Combi. Il prit le temps d’imbiber largement les fibres de l’étoffe et descendit. La rue était déserte. Il tenait le chiffon dans sa main, à l’abri du regard. Elle lui tourna le dos l’invitant à la suivre pour lui indiquer l’endroit où allait se réaliser le summum de son désir. Il bondit, enlaça ses épaules et apposa le chiffon détrempé sur son nez et sa bouche. Elle se débattit mollement. Il maintint la pression jusqu’à ce qu’il sente le corps basculer et lentement s’effondrer dans ses bras. Il crut entendre un bruit de moteur. Il s’enfonça dans l’obscurité des arbres. Ce n’était qu’une moto qui remontait l’avenue Jean-Gagnant les gaz grands ouverts. Il n’eut aucun mal à engouffrer le corps de la jeune femme dans le véhicule. Il referma les portes et prit soin de l’attacher à l’aide d’un solide ruban adhésif. Puis il enjamba le levier de vitesse pour gagner le siège conducteur. Il laissa le Combi descendre au point mort, tous feux éteints, jusqu’à ce qu’il soit assez loin pour démarrer.

La vierge. La vierge noire. Enfin. Il la tenait. À sa merci. Elle était à lui.

Il remit la voix désincarnée de Klaus Nomi et alluma une nouvelle cigarette. Il abaissa la vitre de portière. Dissiper l’odeur de chloroforme qui empestait l’habitacle. La nuit était fraîche. Un temps de saison comme on dit communément.

Il pouvait les voir. C’était fini sans doute. Maintenant ils rétablissaient la circulation sur le quai. Une voiture de secours ainsi qu’un fourgon de pompier attendaient sur les berges en face de la rue du Rajat, le pont n’étant pas accessible aux véhicules motorisés. La police faisait son travail. Il avait fait le sien. Tout était raccord. Il suivit du regard une voiture de police qui repartait vers la ville. L’air sentait le narcisse et les plantes aromatiques tout autour de lui pompaient la sève de la terre. Le soleil grimpait dans le ciel dégagé au-dessus de la Cité. Il partit d’un pas alerte, traversa le jardin encore désert à cette heure matinale. Seul un vieux monsieur ouvrait son journal à la page des décès, assis sur un banc, dans l’axe du soleil montant. Il gagna le parvis de la cathédrale Saint-Étienne et poussa un battant de la porte d’entrée. Il avait rendez-vous, comme presque chaque jour, avec la vierge. La vierge noire.

La Vierge noire, partie III
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À propos de La Vierge noire

La Vierge noire c’est une nouvelle proposée par cinq auteurs limousins à l’occasion du « Cadavre exquis », déambulation sur les bords de Vienne organisée par GéoCulture le 18 juin 2017. L’auteur de sa dernière partie est le lauréat du concours qui a fait suite à cet événement.

Cette nouvelle croise le polar, style cher aux auteurs, et l’émail, savoir-faire emblématique de Limoges. L’intrigue se déroule entre Champ-de-Juillet et bords de Vienne, à partir de la découverte du corps d’une jeune femme noire sur la croix du pont Saint-Étienne. Sa tenue rappelle étrangement l’apparence de Notre-Dame de la Pleine Lumière, la vierge noire en émail située au sein de la proche cathédrale... Le commandant Jack Millot et sa jeune collègue Élise, sont chargés de l’enquête.

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