Hommage d’un supporter adoptif

Livre d’or de l’USAL : 1902-1972, Éditions Gilbert Kulbach, Marseille, 1972, p. 77-79.

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Le plus souvent, on adopte une équipe de rugby parce qu’on appartient au même clocher qu’elle. Sur les beaux terrains du dimanche, elle prolonge en les exaltant les travaux et les espoirs d’une vie quotidienne qui nous est commune. Par un étrange retour des choses, j’avais failli naguère partir m’installer dans les Landes pour cette unique raison que j’aimais le stade Montois : le supporter en moi, précédait le concitoyen. Seule, la disparition de mon ami Guy Boniface m’en écarta. Je me tournais alors vers le précieux refuge du terroir limousin. Au demeurant, les couleurs de l’USAL, bleu comme l’encre et rouge comme le vin, m’allaient bien au teint. Par malheur, elles venaient à l’instant même de descendre en seconde division. C’en était donc fini des grandes fêtes carillonnées, nationales et internationales ! Mais je ne répugne pas, non plus, aux messes basses du rugby, où le bruit mat de la chaussure sur le ballon est davantage perceptible, tel murmure de la chaisière dans une nef aux trois quarts vide, et je m’abandonnai à la sollicitude titulaire du président Defretin, qui m’entraîna au Stade Municipal, par un rigoureux après-midi d’automne où Limoges avait rendez-vous avec Sainte-Foy-la-Grande...

Comme une grenade jaillie des barbelés, le trognon de pomme décrivit une trajectoire par-dessus les fils de fer et vint rouler, sans éclater, sous la bottine du juge de touche. Celui-ci, engoncé dans un vieil anorak de campeur, le pantalon glissé à la diable dans une chaussette en tire-bouchon, évoquait beaucoup plus ces pionniers têtus qui propagent le jeu sacré dans les banlieues que les ambassadeurs en représentation dont se rehausse à l’ordinaire une cité visiteuse.

On le prit donc pour un Limougeaud, un traître en somme, et pendant quelques instants ce fut un fier tollé, car cet individu placide, brandissant un chiffon blanc qui n’était pas celui des capitulations en rase campagne, s’employait sans raison apparente à annuler un essai que l’équipe de Limoges semblait avoir marqué. Le remous des vastes colères offensives faisait onduler l’échine du public. On entendait crier : « En avant ! » Et je crus que la 4e division (tribune d’honneur) allait monter à l’attaque. Puis on s’aperçut que le banlieusard maléfique n’était autre que l’arbitre délégué par Sainte-Foy-la-Grande et qu’en définitive l’opération se solderait par un seul mort : le ballon.

Depuis près de cinq minutes, en effet, les joueurs s’affairaient en de vains efforts à besogner un ballon mort, ce qui n’est pas bien ragoûtant, et l’on peut se demander ce qui se serait passé si un incident insolite n’était intervenu pour le ressusciter. À supposer qu’aucun coup de pied n’ait trouvé la touche, il est loisible d’imaginer que le reste de la partie, menée avec un ustensile échappé à toutes les règles du jeu, se serait déroulé dans l’inactivité et l’absurde. Mais on vit, soudain, l’un des demis de mêlée poser rageusement au sol ce ballon qu’il détenait et se précipiter vers les gradins en hurlant : « Ils battent papa ! » Suivi par la troupe mélangée de ses partenaires. J’avais déjà assisté au triste spectacle d’un public envahissant le terrain, jamais à celui d’un paquet d’avants prenant d’assaut les tribunes. Paradoxalement, ce moment de désordre remit les choses en ordre et le ballon en jeu.

Le reste de cette première prise de contact avec l’USAL sombra dans une grisaille polaire, où je ne trouve plus guère à féliciter rétrospectivement que les quelques 3.000 bronchiteux, qui n’avaient pas craint d’affronter le frisson fatal pour applaudir ou siffler trente gaillards, autorisés par privilège à se réchauffer à coups de claques dans le dos et de pompes dans le derrière. Lorsque sur les dribblings des Foyens, notre capitaine Hélios Ruiz s’écriait : « Couchez-vous ! » Je n’avais pas compris sur le champ que ce n’était pas à moi qu’il s’adressait. En ce qui me concerne, ce fut fait le soir même. Avec des boissons chaudes. Et 39° de fièvre au tableau d’affichage.

Ma nuit fut peuplée de nostalgies et de cauchemars : pas de morts certes, mais des blessés, quatre ou cinq environ, davantage s’il s’agit d’un match amical ; des arbitres menacés avant la rencontre, lapidés, et poursuivis ensuite, tard dans la nuit ; des spectateurs enfin, rongés par l’esprit de clans, et dont l’un récemment venait de trancher d’une dent preste l’oreille de son voisin pour défendre le bon droit d’un petit club du Lot-et-Garonne. Ainsi m’apparaissait, à travers mon délire, le rugby de deuxième division et, plus particulièrement, l’image de marque de l’équipe à laquelle j’allais désormais apporter ma ferveur. Qu’en était-il advenu des vertus attaquantes célébrées depuis toujours, par la S.A.U.L., puis l’U.S.A.L. L’allégresse communicative des Duché, des Nouhaud, des Laborderie, des Gérald et, plus récemment, de l’incomparable Hirigoyen, s’était-elle dilapidée au vent ? Et quels ferments tortueux pourrait-on bien insuffler aux 150 rugbymen en bourgeons qui fréquentent, par miracle, l’école de rugby ?... Mais tout cela, je l’ai dit, n’était qu’un mauvais rêve. L’aube ne tarda pas à se lever .

Elle se leva sur mes enthousiasmes retrouvés en faveur d’une formation qui se remit bientôt à rechercher le chemin de l’essai et qui m’apparut, elle-même, transformée. Je collai la vignette bleue et rouge sur ma voiture, partageant maintenant la joviale et tremblante communion qu’elle implique, chaque dimanche, et, la prolongeant si possible par un bienfaisant bain de « siège » à l’Olympic du cher Jo Texier. En semaine, j’élis pour domicile et quartier général le creuset chaleureux que Jeannot Hirigoyen a su ménager pour ses amis au « Rugby Bar » et tout était parfait si mes crochets vagabonds pouvaient me conduire jusque chez Pierre Lavergne. Bref, je respirais à nouveau « l’air du pays ». Un pays où l’homme qui porte un ballon contre sa poitrine s’avancera toujours sur un rayon de soleil.

Antoine Blondin, Hommage d’un supporter adoptif
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L’œuvre et le territoire

Dans cette chronique, écrite à l’occasion des soixante-dix ans de l’USAL, Antoine Blondin revient sur sa découverte de l’équipe de rugby limougeaude, dont il ne pouvait être finalement que supporter...

Au demeurant, les couleurs de l’USAL, bleu comme l’encre et rouge comme le vin, m’allaient bien au teint.

Surtout, il évoque le jeu, ses aléas, ses à-côtés qui font d’une réunion de « trente gaillards, autorisés par privilège à se réchauffer à coups de claques dans le dos et de pompes dans le derrière » un match de rugby.

Dans une chronique pour L’Équipe datée de 1956, « Quand le major Thompson se pique au jeu », Antoine Blondin faisait vivre à ses lecteurs un match France-Angleterre de ce sport habité de ce que les Anglais appellent the spirit of the game et qu’Antoine Blondin définit comme un « fantôme qui justifie les défaites distinguées » et riche d’« un bon kilo (de règles) gravé dans le bronze et déposé, sans doute, sous l’abbaye de Westminster ».

Cette chronique apparaît, là encore, comme une réécriture d’un précédent article : en l’occurrence, le compte-rendu d’un match France-Écosse daté du 12 janvier 1955 et publié dans L’Équipe (cf. liens). Si la « mandarine » s’est transformée en « trognon de pomme », le ballon n’en demeure pas moins une « grenade jailli[e] des barbelés » et les joueurs toujours « s’affair[ent] en de vains efforts à besogner un ballon mort, ce qui n’est pas bien ragoûtant »... Surtout, le froid est tout aussi mordant, et si les « 30000 bronchiteux » ne sont plus que 3000, Antoine Blondin finit à nouveau avec « 39° de fièvre au tableau d’affichage ».

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