L’Ironie du sport Haute-Vienne que pourra...

Antoine Blondin, « Haute-Vienne que pourra... » dans L’Ironie du sport (Éditions François Bourin, 1988) ; Antoine Blondin, Robert Laffont, Bouquins, 2004 [1991], p. 1396-1398.

© Robert Laffont

LIMOGES. — J’observais hier, à différentes phases de l’étape, le visage familier de Raymond Poulidor. Il est grave et beau, buriné par ce qu’on a pris longtemps pour une sorte de difficulté à réfléchir et qui n’est sans doute qu’une formidable capacité de s’abstraire du contexte et de l’entourage. Le phénomène sentimental extravagant auquel il a donné naissance parmi les foules et qu’on pourrait baptiser la « poupoularité » ne semble guère l’atteindre, il l’accueille avec une indifférence plus proche du fatalisme musulman que du flegme britannique. Il n’y a ni sang-froid, ni humour dans les postures d’absence auxquelles on le voit si souvent s’abandonner mais plutôt une résignation absorbée en elle-même et la rumination d’un songe à jamais inachevé.

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Hier donc, Poulidor pénétrait dans cette province limousine dont il est issu et qui devient le cœur palpitant de la France. Les paysages étaient ceux-là mêmes où il allait naguère s’entraîner à la lanterne, une fois la
dure journée agricole finie. Le Fausto Coppi de l’emblavure retrouvait ses champs et ses vallons moelleux, les bouches de ses rivières, les plaques mates de ses étangs et surtout l’accent chantant au flanc des talus, qui sait rouler son nom avec délices mieux qu’aucun autre. Admirable Poulidor ! Incompréhensible Poulidor ! Tout autre, sans offusquer pour autant la modestie, eût cherché à se montrer sinon par quelque éclat, le monstre sacré est trop repéré, du moins par quelque geste, eût cherché à répondre à l’attente des fidèles, ne fût-ce qu’en adoptant une place privilégiée dans le peloton, ne fût-ce que par l’ébauche d’un sourire, comme on croit voir parfois le visage de l’idole bouddhique s’éclairer fugitivement. Au lieu de quoi, la casquette sur les yeux, l’air maussade, imperturbablement confiné dans les entrailles de la course, il passa cette journée à dérober à des dizaines de milliers d’admirateurs le bénéfice irremplaçable de la présence réelle. Et le plus fort est qu’aucun de ceux qui n’ont pu réussir à l’apercevoir n’ont eu un mouvement d’humeur, la réaction du dépit amoureux. Pour eux, la preuve de l’existence de Poulidor et sa majesté tiendront, comme celle de Dieu, dans le fait qu’on ne sait pas où il se trouve et qu’on ne le voit pas, mais qu’il est nécessaire à l’explication du système.

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Antoine Blondin, (Haute-Vienne que pourra...) in L’Ironie du sport
© Robert Laffont

L’œuvre et le territoire

Le Tour de France 1967 amène les coureurs à parcourir les routes de la Haute-Vienne ; mais le régional de l’étape, Raymond Poulidor, n’en profitera guère pour briller, au grand regret d’Antoine Blondin qui multiplie les façons de désigner l’Éternel Second, « cet homme, accablé par des mésaventures sportives mélodramatiques, qui excelle à faire dans le grand avec du petit, mais doit parfois se cantonner dans le petit quand l’entreprise prend de l’ampleur », ce « champion du “remettre à demain” » qui « aura été, sur le mode majeur, le chef de file de ces coureurs, sympathiques et choyés, qui courent sur cycles “Fatalitas” et érigent la malédiction en vertu rayonnante ».

Antoine Blondin ne manque pas de s’étonner du manque de réaction des spectateurs face à la modestie, à la discrétion de leur champion, pourtant à l’origine de ce « phénomène sentimental extravagant [...] qu’on pourrait baptiser la “poupoularité” ».

À propos de L’Ironie du sport

De 1954 à 1982, Antoine Blondin écrit des chroniques sportives pour le journal L’Équipe, suivant notamment le Tour de France, des mondiaux d’athlétisme, divers Jeux olympiques et autres matchs de rugby ; il écrira durant ces années plus de sept cents chroniques, consacrées à plus de vingt sports, et l’Ironie du sport, publié en 1988 aux Éditions François Bourin, permet de se rendre compte de cette diversité et de son talent.
En effet, la chronique sportive est un exercice où il excelle, montrant non seulement un goût évident pour les différents sports qu’il traite ainsi que des connaissances techniques indéniables, mais faisant preuve également d’un style formidable, la langue se mettant alors au service du sport, les titres de ses chroniques prenant régulièrement l’aspect d’un jeu de mot.

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