Les Coutures Guillaume...

Serge Vacher, Les Coutures, Les Éditions Nykta, 2008, p. 19-21.

© Droits réservés

Guillaume peut souffler un peu.
Il a garé son camion sur le parking de Laideur Praisse, comme ils disent tous ici, qui jouxte l’immeuble de l’avenue Locarno où il habite depuis plus de cinq ans maintenant.
Le transporter VW peut lui aussi souffler. Ils viennent de se cogner près de cent bornes depuis le Plateau jusqu’à Limoges. Il a jeté son sac sur un divan fatigué, fonce au frigo, se décapsule une bière et s’affale sur ce même divan, la tête sur le sac.
Il se relève immédiatement pour glisser Johnny Cash, All his best, vol. 1, dans le lecteur CD, larguer ses brodequins d’un méchant coup de talon et retrouver sa place, tête sur le sac, jambes croisées, guitare sèche et voix cassée du country folk singer.
Les quelques jours qui viennent de s’écouler ont été un peu rudes. Le 11 novembre a vu rappliquer à Gentioux, sur le Plateau de Millevaches, tous les pacifistes, anars et autres altermondialistes du Grand Sud éclairé. Moment grave devant le monument aux morts, Maudite soit la Guerre ! studieux à l’écoute du discours du maire, festif enfin pour le concert de Polyglotte, roostmusette et la soirée qui a suivi.
Guillaume a profité du pont, deux ou trois jours pour rendre visite à quelques amis, planqués au milieu des landes, boire à la source de l’amitié, du rock’n roll, de la piquette 11,5 et du farci dur.
L’estomac un peu lourd, il termine sa bière, bercé par la musique. Puis il se jette sous la douche, enfile un tee-shirt propre et se glisse au lit. Impasse sur la bouffe. Il ne termine pas la page de Kentucky Straight, Chris Offut. Silencieux, il écoute.
Dans la rue, le ronronnement incessant des bagnoles, le grincement strident des locos à l’arrivée, le grondement lourd des gros-culs qui déchargent, toute cette vie, cette activité fébrile plutôt, l’empêche de trouver le sommeil. Il glisse doucement d’image en image, du quai de la SERNAM aux quais de la gare, vision d’un train qui s’envole avec lui aux commandes pour atterrir en douceur sur la D 35, entre Faux-la-Montagne et Gentioux, quelques potes, une table rustique, épaule contre épaule, une fille qui colle sa jambe contre la sienne, des chansons, la nuit qui passe, puis le retour.
Le film se poursuit sur la vision glacée des locaux de la CGEN au Palais-sur-Vienne, totalement délabrés, après l’abandon, une Vienne aux eaux lourdes qui glissent vers Limoges et arrivent au pied de l’usine de porcelaine aux innombrables fenêtres toutes pétées malgré les grillages de protection, les ateliers vides. Dans l’une a bossé son père, dans l’autre, sa mère. Et voilà toute une vie de labeur réduite à néant.
Juste avant de plonger dans le sommeil, Guillaume se dit que là est sa vie à lui, là est son monde, et qu’il faudra bien, comme ceux du Plateau, se décider à en faire autre chose que ce tas de matériaux en voie de délabrement.

Serge Vacher, Les Coutures (Guillaume...)
© Droits réservés

L’œuvre et le territoire

Au-delà du fait qu’il y vit, Guillaume connait bien les Coutures. Fils d’ouvriers, il a connu le temps, avant la fermeture des usines des bords de Vienne, où le quartier était animé. Décidé à s’investir dans ce quartier populaire de Limoges, il décide, avec deux autres éducateurs spécialisés comme lui, d’ouvrir L’Épi-Soleil, centre d’accueil pour les jeunes en difficulté.

Sorte de sous-ANPE, l’Epi-Soleil, association à but non lucratif, reconnue d’utilité publique par les services sociaux et donc, subventionnée à 100 % par les collectivités locales, forte de ses trois permanents payés 120 % du SMIC, dont Guillaume, se sent le faire-valoir, l’alibi électoral, d’une société dont le seul discours est : Voilà du fric ! Faites-moi disparaître ces zombies des trottoirs de la ville !

À propos de Les Coutures

Un ancien ouvrier de l’usine de retraitement des métaux du Palais-sur-Vienne au chômage, une jeune femme un peu désœuvrée, un éducateur spécialisé avec de grands projets et un jeune espoir de la boxe vont voir leur destin se croiser aux Coutures, quartier populaire au pied de la gare des Bénédictins.

Localisation

Également dans Les Coutures