Georges-Emmanuel Clancier en Haute-Vienne

Très attaché au Limousin jusqu’à conserver après plus d’un demi-siècle de vie parisienne une pointe d’accent limougeaud, Georges-Emmanuel Clancier considère le Limousin comme une « terre de mémoire », en nourrissant son œuvre. Mais l’auteur du Pain noir, ce « passager du temps », s’est toujours gardé de toute tentation régionaliste : s’il aime grimper au sommet des collines du Limousin, c’est parce qu’elles lui permettent de voir au loin le monde qui s’ouvre à son insatiable curiosité.

[...] être très fortement attaché à sa terre natale fait que l’on est très fortement attaché à la terre tout court. Je n’ai jamais senti de frontières. Je n’ai jamais ressenti le besoin de me sentir enfermé entre les collines que j’aimais. Ce que j’aimais d’ailleurs en Limousin, c’était l’idée de monter sur les collines pour voir les autres collines au loin et d’imaginer ce qu’il pouvait y avoir au-delà des plus lointaines. En revanche, hélas, le régionalisme exprime un enfermement sur soi-même, ce qui est pauvre. Les auteurs que j’aimais et qui m’ont formé n’écrivaient pas dans cet esprit, même ceux qui étaient limousins.

Georges-Emmanuel Clancier, cité dans Georges-Emmanuel Clancier, passager du temps

L’enfance de Georges-Emmanuel Clancier

Georges-Emmanuel Clancier voit le jour peu avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, le 3 mai 1914, au 7 de la rue Bernard-Palissy à Limoges, dans un milieu de libres penseurs où se croisent paysans et porcelainiers.
C’est le nez à la fenêtre qu’il commence à découvrir la ville qui, à cette époque, exhale encore une forte odeur de campagne, comme il l’évoque dans l’Enfant double et l’Écolier des rêves.
Les premières années de Georges-Emmanuel Clancier sont marquées par le profond attachement qui le lie à sa mère, Élise, et par l’absence de son père, Pierre, alors mobilisé. Ce dernier, à son retour des tranchées, devient représentant de commerce, permettant ainsi à sa famille d’accéder progressivement à une certaine aisance. L’enfance de l’écrivain est donc partagée entre le monde petit-bourgeois de ses parents et le monde ouvrier de ses grands-parents maternels qui le gardent très souvent dans leur petite maison de gardien de la chocolaterie Daccord, route d’Ambazac. Jules et Marie-Louise Reix lui transmettent la mémoire paysanne de leurs ancêtres, de modestes métayers.
Georges-Emmanuel Clancier parcourt Limoges, naviguant entre plusieurs milieux sociaux, plusieurs mémoires et plusieurs lieux. Mais son Limousin déborde largement de sa capitale. Il s’étend à deux grands pôles : le pôle ténébreux et mystérieux de Châlus, le pays des Clancier, et le pôle lumineux de Saint-Yrieix-la-Perche, le village de la lignée maternelle des Reix.

À Saint-Yrieix-la-Perche

Enfant, Georges-Emmanuel Clancier se rend régulièrement à Saint-Yrieix-la-Perche d’où est originaire sa mère. C’est aux Reix qu’il doit la matière première du Pain noir, son roman qui a connu le plus grand succès public. L’auteur y raconte surtout l’histoire de sa grand-mère Marie-Louise Reix, une merveilleuse conteuse dont les récits ont fasciné son enfance et qui appartient à une génération de transition entre le monde paysan et le monde ouvrier.

Publiée entre 1956 et 1961, cette suite romanesque en quatre volumes court de 1870 aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale et épouse la vie de Catherine Charron, double romanesque de Marie-Louise Reix, fille de modestes métayers limousins chassés de leurs terres et devenue ouvrière à Limoges. Clancier y dépeint la condition paysanne, l’exode rural, le monde ouvrier et les luttes syndicales, s’arrêtant plus particulièrement sur les émeutes et grèves des ouvriers, principalement porcelainiers, de 1905. Le Pain noir est bien plus qu’un roman régionaliste ou du terroir : c’est un roman universel qui allie réalisme naturaliste et invention poétique.
Traduit en plus de dix langues, le Pain noir eut véritablement une audience mondiale et fut adapté pour la télévision où les huit épisodes de cent minutes, réalisés par Serge Moati et tournés intégralement en Limousin, rencontrèrent un large succès public à l’hiver 1974-1975.

Marie-Louise Reix, la « Cathy » du Pain noir
Collection Clancier.
© Droits réservés

Du côté de Châlus

C’est dans le récit de sa sœur Jacqueline, de retour de vacances à Châlus, que le jeune Georges-Emmanuel Clancier puise la matière de Quadrille sur la tour, roman qu’il achève en 1938 et qui sera publié en 1942 par Edmond Charlot à Alger. L’intrigue repose sur le rêve d’une quête d’un trésor qui serait caché dans le labyrinthe des souterrains du village dominé par une tour, symbole du temps immobile menaçant le temps présent.

Bien des années plus tard, Sylvestre Clancier évoquera, dans l’un des poèmes de son recueil Généalogie du paysage. Quatrains limousin, Châlus, ses tours, l’inspiration qu’y trouve son père et le premier roman publié de celui-ci.

Originaire de Châlus par son père, Georges-Emmanuel Clancier y découvre un Limousin sombre et secret et est marqué par la présence de deux tours médiévales : celle du château de Châlus-Chabrol, d’où la légende veut que ce soit de ses remparts que fut tiré le carreau d’arbalète qui blessa mortellement le roi Richard Cœur de Lion et celle du château de Châlus-Maulmont, construit à la fin du XIIIe siècle et dont il ne reste que quelques vestiges.

Georges-Emmanuel Clancier, le Limousin et ses auteurs

Après ses études de lettres, Georges-Emmanuel Clancier s’inscrit dans la vie littéraire et artistique limougeaude, très active dans les années 1930. Il fait notamment la connaissance de Raymond Benoît d’Etiveaud que Jeanne-Marie Baude présente dans Georges-Emmanuel Clancier, de la terre natale aux terres d’écriture comme un hobereau désargenté, auteur notamment d’un ouvrage de souvenirs sur la guerre de 1914 intitulé Une jeunesse, ami de Romain Rolland et de J.-R. Bloch, épris de littérature, de musique, admirateur de Jaurès, [qui] tenait une rubrique hebdomadaire à Radio-Limoges [et qui] dirigeait une revue : La Vie limousine. C’est d’ailleurs dans celle-ci que le jeune Georges-Emmanuel Clancier publie ses premiers textes en prose. C’est par le biais de Raymond d’Etivaud qu’il rencontre Robert Margerit, journaliste au Populaire du Centre et à Radio-Limoges, dont il est le « voisin » — ils vivent dans le même quartier de l’avenue Foucaud.

Le jeune écrivain découvre également les peintres modernes Georges Magadoux ou Edmond Jacquement ou encore l’écrivain Jean Blanzat qui devient lui aussi l’un de ses amis proches.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Georges-Emmanuel Clancier s’engage dans la Résistance intellectuelle, entendant l’appel de Joë Bousquet, des Cahiers du Sud, se liant avec Max-Pol Fouchet, installé à Alger d’où il fait de sa revue Fontaine le phare de la Résistance intellectuelle. Après le débarquement allié en Afrique du Nord en novembre 1942, la zone Sud est occupée par les Allemands ; Georges-Emmanuel Clancier organise alors la liaison vers Alger, rassemblant les textes et les faisant transiter par Tanger.
Georges-Emmanuel Clancier élargit le cercle de ses amitiés artistiques et littéraires, rencontrant Daniel-Henry Kahnweiler, écrivain et grand marchand d’art, promoteur du cubisme et découvreur de Picasso, Michel Leiris, Élie Lascaux ou encore Raymond Queneau, tous réfugiés pendant un temps à Saint-Léonard-de-Noblat.

À la Libération, Georges-Emmanuel Clancier devient journaliste au Populaire du Centre aux côtés de son ami Robert Margerit et sur les ondes de Radio-Limoges. En 1955, il quitte sa ville natale pour Paris où il intègre la Radiodiffusion-télévision française (qui devient l’Office de radiodiffusion-télévision française en 1964) ; il y travaillera jusqu’à sa retraite, en 1974.
De 1945 à 1955 donc, ses reportages sont pour lui l’occasion de parfaire sa connaissance de sa région natale. Il est probablement l’un des auteurs qui connaît le mieux le Limousin, et qui en parle avec le plus de tendresse et de justesse. Ainsi, dans Limousin : terre secrète, Georges-Emmanuel Clancier nous présente les villages et personnes marquantes de son enfance et partage ses découvertes littéraires, ses lectures de Jean Giraudoux, Marcel Jouhandeau... ou celles de ses amis Jean Blanzat et Robert Margerit.

Robert Margerit, ébauche du portrait de Georges-Emmanuel Clancier (1939)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard

Son fils, Sylvestre Clancier, poète et critique littéraire né en 1946, se penche également, dans Généalogie du paysage. Quatrains limousins, sur le Limousin, Limoges — sa ville natale comme celle de son père —, évoque ses souvenirs d’enfance, ses grands-parents...

La tour : un motif dans l’œuvre de Georges-Emmanuel Clancier

N’appartenant pas aux « lettrés » par héritage, Georges-Emmanuel Clancier découvre la littérature à l’école. Il vient à l’écriture au cours de sa convalescence de la tuberculose qui l’amène au cœur de la campagne limousine, faisant notamment une cure du côté de Bugeat, sur le plateau de Millevaches, en Corrèze.

Sa jeunesse limousine forge donc son imaginaire, terreau de ses créations futures. S’y entremêlent notamment légendes médiévales, contes ou récits familiaux, nature tout à la fois séduisante et menaçante, arts du feu — porcelaine et émail — ainsi que le motif de la tour.

La tour, lieu à la fois de l’enfermement et de l’évasion, symbole de virilité et de force, espace d’inspiration tant terrestre qu’onirique, est partout présente dans l’œuvre de Georges-Emmanuel Clancier et ce, comme nous l’avons déjà évoqué, dès son premier roman, Quadrille sur la tour qui distille un autre thème cher à l’auteur : la fin de l’enfance, avec ses peurs et ses émerveillements.

On retrouve cette figure de la tour dans Une ombre sarrasine où l’on s’approche de celle d’Échizadour, près de Saint-Méard, donjon carré du XIIe siècle qui s’apparente à la première génération des châteaux en pierres.

C’est cette même tour d’Échizadour et la légende d’Hilda qui ont inspiré à Georges-Emmanuel Clancier le poème « Légende de l’évadée », publié au sein de son premier recueil, Le Paysan céleste.
Hilda, fille du seigneur d’Échizadour, est initiée à la magie par le père sorcier de sa nourrice ; devenue femme, elle fait un mystérieux voyage en Espagne et, à son retour, fait bâtir une maison près de la tour. Là, elle se fait guérisseuse le jour et, selon la légende, femme vampire la nuit...

La tour de l’Observatoire
Photo argentique, collection Clancier.
© Droits réservés
Tour d’Échizadour
Photo prise le 1er avril 2011 : Gérard Fourgeaud.
Source : Picasa
CC by-nc-nd Gérard Fourgeaud

C’est dans l’Éternité plus un jour — roman fleuve qui embrasse la période allant des années 1930 aux années 1960 — que Georges-Emmanuel Clancier intègre le plus d’éléments de sa propre vie. Il y évoque une autre tour chère à son cœur et à ses souvenirs d’adolescent : la tour de l’Observatoire. Vivant avenue Foucaud (à Limoges) à partir de 1925 , le futur écrivain avait tout le loisir d’observer cette curiosité, construite en 1885 par Paul Garrigou-Lagrange afin d’étudier le climat Limousin. Installé à proximité du jardin d’Orsay, l’Observatoire accueillait des appartements, une bibliothèque, des archives, des bureaux et des salles de réunion. Détruite en 1979, la tour était constituée de deux plateformes où étaient installés girouette, anémomètre, thermomètres... Les écrits de Georges-Emmanuel Clancier constituent aujourd’hui l’un des rares témoignages de cette tour de l’Observatoire et les seules descriptions détaillées de ses deux étages et de ses appareils.