La Vierge noire IV – Le commandant Millot...

© Droits réservés

Le commandant Millot terminait son troisième cognac lorsqu’il s’avisa qu’il était midi et que c’était l’heure de l’apéritif.
— Petite, qu’est-ce que tu prends ? Pour moi, c’est un Ricard.
— Heu… Un Perrier, sinon rien.
Élise avait d’abord été gênée de se trouver à la table de cette arsouille mais elle avait vite compris qu’il fallait le laisser faire car il était de ceux qu’on n’arrête pas et qui ne sont jamais meilleurs que lorsqu’ils passent la barre des deux grammes par litre. Elle se rappelait quelques très belles pages de la littérature française qui avaient été commises sous l’empire de l’alcool ! Elle lui accordait finalement toute son admiration car, à part l’haleine chargée qui l’avait obligée à changer de place pour se tenir à bon vent, rien ne laissait supposer qu’il naviguait à cette altitude. Le commandant tenait la route.
— Alors Petite, c’est quoi ta théorie ? reprit-il.
— Un crime racial ? Un délire satanique sur fond de druides ou de solstices ? C’est ce qui me vient à l’esprit mais c’est peut-être trop facile… Ou un drame freudien ?
— Ça, c’est une bonne idée. Ou les trois à la fois. Ça va pas être facile. De toute façon, nous avons affaire à un malade et j’ai peur qu’il y ait d’autres victimes. Nous aurons peut-être des tuyaux par la Cour des Miracles, j’ai un indic. Allez, ma grande, viens avec moi.
— Où ça ? À la Cour des Miracles ?
— Tu rigoles ? Cathédrale Saint-Étienne. La Cour des Miracles, tu n’entres pas comme ça !
Ce tutoiement lui disait bien qu’elle avait grandi et que quelque chose avait changé dans leur relation. Ils venaient de former une équipe. Une équipe de yin et de yang.

Élise était limousine depuis peu et n’avait jamais mis les pieds à la cathédrale. En bonne professionnelle, elle ne connaissait de Limoges que la gare et le Champ de Juillet. Millot, lui, savait tout. Il ne s’attarda pas à l’extérieur car, homme de granit, il n’aimait pas ces gargouilles de calcaire reconstruites au XIXe et cette grande place vide lui flanquait le vertige. Les évènements de la matinée lui avaient donné chaud. Il n’avait qu’une hâte : entrer à l’intérieur pour se rafraîchir. Après la fin des offices, il ne restait que quelques fidèles attardés à discuter sous le narthex avec l’abbé Prollo, ancien prêtre ouvrier chargé de la maintenance, et quelques touristes passionnés d’histoire et de vieilles pierres. Élise eut le souffle coupé en poussant la lourde porte de bois qui ouvre sur la nef. Elle ne put que s’agenouiller sur le premier banc venu pour s’habituer au silence, à la pénombre et à la majesté du lieu. Pendant ce temps, Millot avait trouvé un copain, manifestement une vieille connaissance.
— Tiens, Quasi… pardon… Dédé, qu’est-ce que tu fais là ? Tu viens te confesser ?
— Toujours le mot pour rire ! Je travaille ici, petits travaux d’entretien, nettoyages en tous genres. En ce moment, je fais la chapelle de la vierge noire. De la belle ouvrage !
C’était un copain de rugby, un ancien talonneur qui avait beaucoup donné ; le placage cathédrale, il connaissait. Beaucoup reçu, aussi, les oreilles en chou-fleur, le nez cassé, la joue barrée par un coup de crampon qui avait laissé des traces. Ses copains l’appelaient Quasimodo. Lorsqu’il avait arrêté le rugby, il s’était mis à la pêche à la truite. Il vivait seul avec ses coqs de pêche et fabriquait ses mouches. Pendant ces congratulations, Élise n’avait pas bougé, touchée par un rayon de grâce à travers le vitrail du XIVe. Millot dut lui taper trois fois sur l’épaule pour la sortir de sa méditation.
— Élise, tu vas voir ce qui est d’abord une pure merveille des arts du feu limousins et ensuite peut-être une pièce maîtresse de notre enquête : Notre-Dame de la Pleine Lumière dont je t’ai déjà parlé. Elle va te rappeler quelqu’un.

À gauche, dans une chapelle du transept dite Chapelle de la Vierge, trônait sous une cage de verre une vierge en majesté, romane, en émaux champlevés de vives couleurs, or, rouges ou verts, et aussi noire que belle. Sous une paupière apaisée, l’œil s’ouvrait sur l’infini. Dame du ciel, régente terrienne, Emperiere des infernaux palus, aurait dit François Villon.
— Quelle merveille ! La ressemblance avec notre victime est frappante en effet, mais ça n’explique pas les gants blancs.
Ils en étaient là de leurs réflexions quand un miracle leur tomba du ciel, s’amplifia sous la nef et les saisit d’une bouleversante émotion. Une soprane envoyait a capella un Ave Maria de Schubert et d’anthologie. Ils se retournèrent vers le jubé d’où venait cette divine surprise. La diva était une bohémienne blond vénitien qui s’était avancée au bord du balcon de pierre blanche. « Bohémienne peut-être, pensa Élise, mais bohémienne chic » du genre Figaro Madame, aux poumons très développés un peu à l’étroit dans une robe assez largement décolletée dont la blancheur était relevée par des gants noirs. Ils n’étaient pas les seuls à être tombés sous le charme. Ce bourrin de Quasimodo la dévorait des yeux, comme en extase, électrisé. Et, plus en retrait, l’abbé Prollo se mordait les lèvres jusqu’au sang.
— Qui est-ce ? demanda le commandant.
— Tu ne la connais pas ? s’étonna le talonneur. C’est la Ralda, la grande cantatrice de Paris. Elle répète pour le concert de dimanche prochain.
— J’en ai entendu parler. Son prénom, ça serait pas Esmée ?
— Si ! Comment t’as deviné ?
— Tu sais, je suis flic…
Ils apprirent ainsi que la grande Esmée Ralda répétait chaque jour entre midi et deux et que Quasimodo et Prollo ne rataient pas une répétition. Deux misérables groupies, deux amoureux transis devant l’inaccessible, comme deux vers de terre amoureux d’une étoile, tiraillés entre leur dévotion à la vierge noire et les charmes de la Ralda.

C’est à ce moment-là que le téléphone sonna. C’était le légiste. La victime était morte étouffée vers une heure du matin. Le reste des examens n’était pas terminé et pour l’instant il ne pouvait pas en dire plus, mais… Millot n’entendit pas très bien la suite des explications à cause d’une vive dispute qui venait d’éclater entre Prollo et Quasimodo alors qu’ils empruntaient l’escalier montant à la galerie des contreforts. Ça finira mal !

À chaque jour suffit sa peine. Ils en savaient assez pour aujourd’hui et pour aller prendre un café suivi d’un pousse-café. « Un double ! » demanda Élise. Sans se concerter, nos deux limiers avaient bien noté que trois femmes avaient marqué leur journée de yin et de yang. L’une était noire avec des gants blancs et l’autre blanche avec des gants noirs. Minnie de Walt Disney et Yvette Guilbert de Toulouse-Lautrec. La troisième n’avait pas besoin de gants, elle était au-dessus du débat. Avec la complicité du pousse-café, les profileurs profilaient : « Une sorte d’artiste, en somme… Un grand malade à coup sûr. Une névrose obsessionnelle, obsession de pureté, la pureté étant représentée par Notre-Dame de la Pleine Lumière, les gants blancs, cette macabre mise en scène et on n’ose imaginer ce que va nous dire le légiste. Ça sent le sacrifice expiatoire, l’exutoire à quelque chose qui nous échappe. Téléphone à Sigmund Freud, on va avoir besoin de lui. D’ailleurs, Yvette Guilbert était une de ses copines. La cantatrice devrait se méfier… »

En regagnant la voiture qui était restée au pont Saint-Étienne, ils croisèrent le chien Spoutnik et son maître qui bredouilla, en rougissant, que non, il ne revenait pas sur les lieux de son crime. Puis un groupe de touristes qui visitaient le quartier de la cathédrale et qui s’étaient arrêtés devant le portail Saint-Jean pour écouter un orateur lire deux pages policières, gothiques et flamboyantes en accord avec le lieu et les arts du feu. Ils se reculèrent pour mieux admirer ledit portail, et poursuivirent leur visite vers le quartier de la Règle et la rue du Rajat.

La Vierge noire, partie IV
© Droits réservés

À propos de La Vierge noire

La Vierge noire c’est une nouvelle proposée par cinq auteurs limousins à l’occasion du « Cadavre exquis », déambulation sur les bords de Vienne organisée par GéoCulture le 18 juin 2017. L’auteur de sa dernière partie est le lauréat du concours qui a fait suite à cet événement.

Cette nouvelle croise le polar, style cher aux auteurs, et l’émail, savoir-faire emblématique de Limoges. L’intrigue se déroule entre Champ-de-Juillet et bords de Vienne, à partir de la découverte du corps d’une jeune femme noire sur la croix du pont Saint-Étienne. Sa tenue rappelle étrangement l’apparence de Notre-Dame de la Pleine Lumière, la vierge noire en émail située au sein de la proche cathédrale... Le commandant Jack Millot et sa jeune collègue Élise, sont chargés de l’enquête.

Localisation

Également dans La Vierge noire