La Vierge noire II – Pour ne pas déroger...

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Pour ne pas déroger à la règle familiale établie depuis trois générations, le commandant de police Jack Millot, âgé de 62 ans, entamait, en ce dimanche matin béni de la fin mars, sa partie de pétanque, sous les arbres de l’esplanade de l’Université populaire du pont Saint-Étienne créée en 1901 par des ouvriers syndicalistes. La veille, Jack avait eu une longue discussion avec son caviste, René, et la controverse avait été interminable autour du grave sujet : suffit-il de boire du vin rouge pour vivre vieux ? Ivre, le commandant n’avait regagné son appartement que très tôt à l’aube. Voilà pourquoi il avait un calvaire sous la voûte, avait l’impression d’avoir oublié sa tête sous l’oreiller et n’avait pas les yeux en face des trous, ce qui expliquait qu’il venait de rater un carreau immanquable, alors que Loulou, son coéquipier, l’avait encouragé d’un « Allez Jack, agante-la ! » ; mais la boule avait dégommé celle de Loulou, qui, dépité, avait lâché : « Jack, t’as tué le chien, merde ! » Jack avait alors levé la tête et, scrutant les arbres, avait constaté que le printemps hissait haut ses couleurs, déjà. Avec un mois d’avance, au moins, sur les années précédentes, les bois dormants se réveillaient en fanfare. Puis il s’était tourné vers la Vienne qui, en contrebas, s’étirait paresseusement, bien pelotonnée dans son lit, avec pour édredon les dernières brumes de la nuit.

Son portable sonna. C’était Élise. Il n’eut pas envie de répondre. Que pouvait bien lui vouloir sa jeune collègue un dimanche matin ? Puis, devant l’insistance des coups de fil répétés, il finit par prendre l’appel.

Il lui fallut à peine cinq minutes pour descendre l’avenue du Sablard et se retrouver à l’entrée du pont Saint-Étienne.
Il aperçut des flics en uniforme qui tentaient d’éloigner quelques badauds et Élise qui, figée, semblait subjuguée par ce que Jack prit pour une statue vivante comme celles qui font la réputation des Ramblas à Barcelone. Ayant instinctivement senti une présence, la jeune lieutenant se retourna subitement et vit Jack, derrière elle, adossé au muret du pont. Le vieux commandant ne ratait jamais une occasion pour mater les jolies fesses fermes et rebondies d’Élise, toujours blotties dans un jean moulant.

Mais là, le commandant Millot avait les yeux braqués sur « l’œuvre » et se grattait le menton.
— Petite, c’est tout de même une belle œuvre.
C’étaient les premiers mots qu’il avait prononcés, d’une voix fatiguée.
La déposition du type au chien avait été prise et Millot ordonna que le pont fût évacué. Il remarqua que le corps d’Élise était parcouru de brusques tressaillements.
— Petite, tu as froid ?
Élise était agacée par ce ton paternaliste que Millot manifestait à son égard depuis qu’elle avait intégré l’équipe du SRPJ de Limoges. Le commandant se redressa et s’approcha de la femme morte. Il en fit le tour en auscultant chaque détail. Le ou les meurtriers avaient adroitement fixé le corps contre la croix en fer. « Alors ? » fit-elle. Millot ne répondit pas, toujours absorbé par ce tableau.
— C’est horrible, comment peut-on... ? dit-elle à nouveau — sans terminer sa phrase — afin de briser ce silence sépulcral.
— Tu connais les vierges noires ? dit-il en prenant la posture d’un visiteur de musée.
— Non... Elle sentait qu’elle allait avoir droit à un cours. Millot était comme ça, très professoral, et ça la gonflait.
— La vierge Marie, mais noire...
— Euh... je m’en doutais un peu, merci du renseignement.
— Attends. Ces effigies remontent au Moyen Âge mais les experts ne savent pas exactement pourquoi le visage et les mains sont noirs. Est-ce à cause du matériau d’origine, l’ébène ou l’acajou ? Est-ce l’altération des pigments avec le temps ? Ou est-ce un choix délibéré... On trouve cette phrase dans le Cantique des Cantiques : « Je suis noire mais belle. » Et puis il y a Sara, la sainte noire des Gitans. Chaque année, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, il y a une procession et la statue de Sara est immergée jusqu’à mi-corps. Bon, tu seras d’accord avec moi, on se trouve face à l’imitation d’une œuvre d’art. Mais à qui s’adresse ce message ? Et d’ailleurs, quel message ?
— Et quelle œuvre d’art ?
— J’y viens... Élise, tu as devant toi la réplique exacte de la plus grande vierge noire du monde qui se trouve là-bas... — Jack montrait de la main la cathédrale Saint-Étienne. Une œuvre magnifique créée par les artistes émailleurs Léa Sham’s et Alain Duban en hommage à l’émail du Moyen Âge. C’est impressionnant ! Il n’en manque que l’Enfant ! Observe tous ces détails colorés sur la robe dont le cadavre a été habillé. Autre chose, la statue en émail, baptisée par ses créateurs Notre-Dame de la Pleine Lumière, a été présentée en 2009 la veille du solstice d’été. Et demain nous serons le 20 mars, le jour de l’équinoxe de printemps... Nous sommes en plein délire ésotérique.
— Jack, vous avez révisé avant de venir ou vous êtes une encyclopédie ambulante ?
— Petite, j’admets que je suis un farouche adversaire au Scrabble. Je suis doté, paraît-il, d’un excellent parahippocampe gauche, et puis j’aime l’histoire de ma ville.
Comme un ciel d’hiver à la fin du jour, le visage d’Élise s’assombrit.
— Qui est cette malheureuse ? Et comment est-elle morte ?
Élise restait horrifiée en se demandant comment Millot pouvait disserter sur l’émail du Moyen Âge avec, en outre, ce regard émerveillé et fasciné du passionné d’art. Ce genre d’esthète qui abandonne son corps et son âme à l’écoute de ce que lui dit « l’œuvre », et finit par déclarer : « Ça me parle, tu sais... »
— Une mise à mort, puis une reconstitution minutieuse et enfin l’installation artistique sur ce pont du Moyen Âge. Une femme d’origine africaine... Élise, je n’aime pas ça. On a affaire à un meurtrier récidiviste. Jack avait dit cela avec un petit sourire béat.
— Un tueur en série ? Élise avait grimacé.
— C’est ça. Les causes de la mort ? Au fait, le légiste n’est toujours pas arrivé ? Ni le procureur ? Ils gisent six pieds sous la couette ces deux-là... Une mort qui ne laisse pas de trace, qui n’abîme pas le corps. On va devoir attendre l’autopsie.
Élise se mit alors à prendre des photos de la scène de crime tandis que les experts de la police scientifique et technique relevaient indices et empreintes.

Vers 11 heures, Jack et Élise se tenaient face-à-face, installés à une table d’un des rares bistrots ouverts un dimanche matin à Limoges. Jack avait insisté : « Tu grelottes Petite, t’as besoin d’un remontant. » Lui, avait pris un cognac et en remarquant la mine effarée de sa collègue, il avait sorti : « Petite, c’est pas la mer à boire, un cognac le matin. » Elle commanda un thé.

— Élise, t’as pas l’air dans ton assiette. C’est ton François qui te fait des misères ou c’est la morte qui te barbouille l’estomac ?
Elle faillit lui répondre que c’était surtout son haleine pestilentielle de chien alcoolique qui l’écœurait et qu’il devrait boire du pamplemousse rose.
— Alors Petite, c’est quoi ta théorie ?
La question du commandant Jack Millot la crucifia.
Des larmes apparurent dans ses yeux, ces larmes silencieuses des femmes, gouttes de chagrin venues de l’âme qui coulent sur les joues et semblent si douloureuses, étant si claires.
En ce dimanche matin de mars, attablée avec un poivrot sifflant un deuxième cognac, démolie par la certitude que François avait une maîtresse, ravagée par la vision de cette jeune femme africaine métamorphosée en vierge noire, Élise, pour la première fois de sa vie, se sentit seule comme une tombe.

La Vierge noire, partie II
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À propos de La Vierge noire

La Vierge noire c’est une nouvelle proposée par cinq auteurs limousins à l’occasion du « Cadavre exquis », déambulation sur les bords de Vienne organisée par GéoCulture le 18 juin 2017. L’auteur de sa dernière partie est le lauréat du concours qui a fait suite à cet événement.

Cette nouvelle croise le polar, style cher aux auteurs, et l’émail, savoir-faire emblématique de Limoges. L’intrigue se déroule entre Champ-de-Juillet et bords de Vienne, à partir de la découverte du corps d’une jeune femme noire sur la croix du pont Saint-Étienne. Sa tenue rappelle étrangement l’apparence de Notre-Dame de la Pleine Lumière, la vierge noire en émail située au sein de la proche cathédrale... Le commandant Jack Millot et sa jeune collègue Élise, sont chargés de l’enquête.

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