La Vierge noire I – Spoutnik...

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Spoutnik tira brusquement sur sa laisse. Ce n’était pas son habitude à Spoutnik de tirer ainsi sur sa laisse. D’ordinaire, il se mettait au diapason de son maître, le museau ne dépassant jamais le pas nonchalant de Vincent. Qu’avait-il donc ce matin à s’agacer ainsi alors que le regard ne demandait qu’à se poser pour admirer les trouées effilochées de brume donnant à la Vienne l’air mutin d’une mariée au lendemain d’une nuit de noces ? Une mariée qui laisserait deviner à son homme les courbes rondes d’un corps parmi l’enchevêtrement des draps. Oui, la Vienne ressemblait ce matin à une belle mariée s’étirant langoureusement le long de quais encore tout humides de la nuit.

Il était sept heures du matin. La nuit n’en finissait pas d’ôter ses voiles obscurs. L’aube claire des premières lunes de printemps promettait déjà une belle journée. Il faisait anormalement doux pour une matinée de mars. Comme chaque matin, Vincent se dirigeait vers les jardins de l’Évêché. Il aimait déchiffrer les noms tarabiscotés des arbres et des plantes sagement alignés le long de l’imposante cathédrale. Il n’avait jamais réussi à apprendre à lire. « L’école et moi, ça fait deux ! » se plaisait-il à dire aux touristes qui parfois exhibaient devant son nez un guide touristique car ils ne comprenaient pas toujours les articles sur le musée de la Résistance ou le four des Casseaux. Son dictionnaire à lui était bien mince. Il se réduisait aux appellations de plantes médicinales et aromatiques. Pour rejoindre ses amies, les plantes, il lui fallait enjamber la Vienne. Les pavés de granite du pont Saint-Étienne n’étaient pas ce que préférait Spoutnik. Dix mètres avant le pont, il avait pris l’habitude de ralentir l’allure, histoire de faire comprendre à son maître que ce n’était pas là sa tasse de thé. Aujourd’hui, il devait y avoir une belle attraction sur le pont vu la manière dont il tirait sur sa laisse. Vincent se dit que peut-être, des jeunes avaient passé la nuit pelotonnés contre les parois de pierre, à fêter le printemps. Ils avaient probablement abusé de la Guinness servie au P’tit J’. Et avaient échoué ici. Sous la lune ronde. Au-dessus des flots. Prenant pour des voiles de navires les feuillages échevelés des saules pleureurs. Spoutnik semblait complètement sourd aux appels au calme de Vincent. Il tira soudain d’un coup si sec que le collier se désolidarisa de l’attache. Vincent se dit que décidément ce chien avait un sacré caractère. Ça ne lui déplaisait pas. Il hâta le pas pour récupérer le fuyard. Curieux lui aussi de découvrir ce qui pouvait bien mettre Spoutnik dans cet état.

Il ne comprit pas immédiatement tant la mise en scène était parfaite. Cette femme noire viendrait désormais hanter la plupart de ses nuits. Dans ses cauchemars, l’image s’arrêterait sur cette paire de gants d’un blanc immaculé. Sa conscience lui refuserait l’accès aux autres détails de la scène.

Il eut du mal à former le numéro 17 sur son téléphone portable tant sa main tremblait.

Élise avait passé une sale nuit. Depuis quelques jours, elle sentait que quelque chose clochait dans sa relation avec François. Des petites choses insignifiantes. Une certaine lenteur à répondre à ses messages. Des regards un peu fuyants quand ils se voyaient. Son chef devait avoir raison. Il allait la laisser tomber avant la fin du mois. Charmante perspective… La jeune femme fit un effort surhumain pour s’extraire du lit. Quand ça n’allait pas, elle préférait cent fois refermer les yeux que s’activer à se préparer. Cette passivité n’arrangeait bien sûr rien à la situation mais sa lassitude était telle qu’elle avait l’impression que rester dans son lit était la seule façon d’échapper à l’inquiétude qui l’envahissait dès qu’elle posait le pied à terre. Si seulement, il pouvait se manifester… Élise devinait que cette aube claire était la promesse d’une belle journée de printemps. C’était un temps à aller flâner dans la campagne. Un temps à enfourcher un vélo, à laisser le vent tiède caresser ses cheveux. Un temps à retrouver son amoureux. Bercée par ses rêveries qui auraient à coup sûr fait sourire son chef, Élise parvint à se glisser de nouveau dans le sommeil, à l’abri de ce dimanche privé de perspectives réjouissantes.

La sonnerie de son portable la ramena violemment dans la réalité.
Une réalité loin des promesses du printemps.
Ce que lui dit son interlocuteur mit définitivement fin à ses états d’âme.

Il lui fallut dix minutes chrono pour arriver jusqu’au pont Saint-Étienne. Dix longues minutes à essayer d’appeler en vain son chef pour qu’il vienne l’épauler. Où était-il donc passé ? Son portable sonnait dans le vide et chez lui, elle tombait systématiquement sur le répondeur. Tout en ne cessant d’appeler Jack, elle avait contacté la bande des « découvreurs de macchabées » : l’équipe de techniciens en scène de crime, le médecin légiste sans oublier bien sûr les experts en empreintes diverses. Avec un peu de chance, ils ne tarderaient pas. Élise avait horreur de faire face, seule, à un cadavre. D’autant plus quand il s’agissait d’un cadavre de sexe féminin. Heureusement, quelques minutes seulement après l’appel de Vincent, une voiture de patrouille s’était très rapidement rendue sur les lieux et les brigadiers avaient déjà gelé la scène du crime.

Élise l’aperçut immédiatement. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’une œuvre d’art. Récemment, Marc Petit avait exposé dans les jardins de l’Évêché, et cette morte aurait tout à fait pu être l’œuvre de cet artiste de renom tant l’assassin avait mis de talent à la rendre belle. De loin, on aurait dit une vigie postée là pour guetter d’éventuels brigands venus du sud-ouest. Comme si ce pont avait été un navire et comme si l’Atlantique était arrivé aux pieds de la cité limougeaude. Élise avisa un homme avec un chien à l’entrée du pont. Son trouble était visible à l’œil nu. Elle s’avança vers lui, serra une main moite et tremblante, posa les questions de circonstance. L’heure de la découverte du cadavre, s’il avait vu d’autres personnes dans le coin, le pourquoi de cette promenade matinale. Son identité. L’homme répondit sans hésitation aucune. Même s’il avait déjà répondu à ces mêmes questions quelques minutes auparavant.
Il lui fallait désormais faire face à la morte.
Ce qu’elle fit.

La morte était une femme noire. Très jeune. Une vingtaine d’années. Peut-être moins. Mince et corsetée dans une robe de bal de velours orangé, chamarrée de motifs fleuris, qui mettait en valeur une taille que deux mains d’hommes auraient pu enserrer tellement elle semblait fine. Des cheveux nattés sagement vers l’arrière, recouverts de poudre d’or. Sur les frêles épaules de la morte une sorte de capeline pourpre abritait deux longs bras gantés de blanc. Elle semblait avoir été déposée là par le Diable en personne. Miraculeusement, elle se tenait digne et droite contre la croix du pont Saint-Étienne.

La lieutenant de police devina la présence de ses collègues derrière elle. Depuis combien de secondes avait-elle été happée par ce douloureux spectacle ?

La Vierge noire, partie I
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À propos de La Vierge noire

La Vierge noire c’est une nouvelle proposée par cinq auteurs limousins à l’occasion du « Cadavre exquis », déambulation sur les bords de Vienne organisée par GéoCulture le 18 juin 2017. L’auteur de sa dernière partie est le lauréat du concours qui a fait suite à cet événement.

Cette nouvelle croise le polar, style cher aux auteurs, et l’émail, savoir-faire emblématique de Limoges. L’intrigue se déroule entre Champ-de-Juillet et bords de Vienne, à partir de la découverte du corps d’une jeune femme noire sur la croix du pont Saint-Étienne. Sa tenue rappelle étrangement l’apparence de Notre-Dame de la Pleine Lumière, la vierge noire en émail située au sein de la proche cathédrale... Le commandant Jack Millot et sa jeune collègue Élise, sont chargés de l’enquête.

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