Promenades autour d’un village Gargilesse

George Sand, Promenades autour d’un village, Bibliothèque électronique du Québec, p. 254-256.

C’est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout à coup sous vos pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphithéâtres de collines douces et d’un large contour. Vous vous trouvez alors en face d’une déchirure profonde, revêtue de roches micaschisteuses d’une forme et d’une couleur charmantes ; au fond de cette gorge coule un torrent furieux en hiver, un miroir tranquille en été : c’est la Creuse, où se déverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage à la saison des pluies, et non moins délicieux quand viennent les beaux jours. Cet affluent, c’est la Gargilesse, un bijou de torrent jeté dans des roches et dans des ravines où il faut nécessairement aller chercher ses grâces et ses beautés avec un peu de peine.

Depuis quelques années, le petit village de Gargilesse, situé près du confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le Fontainebleau de quelques artistes bien avisés. Il en attirera certainement peu à peu beaucoup d’autres, car il le mérite bien. C’est un nid sous la verdure, protégé des vents froids par des masses de rochers et des aspérités de terrain fertile et doucement tourmenté. Des ruisseaux d’eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.

Quelque rustiquement bâti que soit ce village, son vieux château perché sur le ravin et son église romane d’un très beau style, fraîchement réparée par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable et seigneurial. La fertilité du pays, la rivière poissonneuse, l’abondance de vaches laitières et de volailles à bon marché, assurent une nourriture saine au voyageur. Les gîtes propres sont encore rares ; mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants, commencent à s’arranger pour accueillir convenablement leurs hôtes.

Une fois installé chez ces braves gens, on n’a que l’embarras du choix pour les promenades intéressantes et délicieuses. En remontant le cours de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, à chaque pas, un site enchanteur ou solennel. Tantôt le rocher du Moine, grand prisme à formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles ; tantôt le roc des Cerisiers, découpure grandiose qui surplombe le torrent et que l’on ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.

Ces rivages riants ou superbes vous conduisent à la colline escarpée où se dresse l’imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore entière, et vous trouvez là une solitude absolue. Ce serait l’idéal du silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des cascades de la Creuse.

George Sand, Promenades autout d’un village (Gargilesse)

L’œuvre et le territoire

George Sand vante ici les qualités de Gargilesse et de ses environs qui évoquent une « gentille et mignonne Suisse » et qui attirent déjà des « artistes bien avisés » qui ne peuvent qu’être bien accueillis par des « braves gens », « naturellement hospitaliers et obligeants ».

George Sand souligne, de plus, les qualités atmosphériques de Gargilesse, anomalie climatique de cette vallée de la Creuse :

Toute cette région jouit d’une température exceptionnelle, et particulièrement le village de Gargilesse, bâti, comme nous l’avons dit, dans un pli du ravin et abrité de tous côtés par plusieurs étages de collines. La présence de certains papillons et de certains lépidoptères qui ne se rencontrent, en France, qu’aux bords de la Méditerranée, est une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermée pour ainsi dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin formé par la Creuse. C’est comme une serre chaude au milieu des plateaux élevés et froids qui unissent le bas Berry à la Marche [...]

À propos de Promenades autour d’un village

Promenades autour d’un village, publié pour la première fois en 1866 chez Michel-Lévy frères, correspond en fait à une anthologie, dont la partie la plus importante correspond au Courrier de village (1857), et pour laquelle George Sand a inséré d’autres textes antérieurs consacrés au Berry et à la Creuse.

Le Courrier de village constitue le récit des déambulations de George Sand dans les environs de Gargilesse qu’elle fait découvrir à deux amis, l’artiste Alexandre Manceau (graveur et auteur) surnommé Amyntas (car à la recherche d’une lycaenide amyntas, un « petit papillon bleu fort commun ») et le naturaliste Louis Marie Alphonse Depuiset qui, s’intéressant lui aux « coques de certaines chrysalides », se fait appeler Chrysalidor.

George Sand, au cours de ce séjour, espère pouvoir s’installer à Gargilesse et y acheter une « maison renaissance » dont elle s’est éprise mais que les « deux vieilles sœurs [qui] l’habitent, deux paysannes très pauvres » refuseront de lui vendre. Cependant, Manceau, son amant, achète la maisonnette où ils sont logés :

J’avais grande envie aussi de cette chaumière, bien qu’elle ne réalise pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies ; mais c’est la seule en vente, et j’allais m’en emparer... Mais notre ami réclame la priorité de l’idée. Il nous demande de lui laisser arranger cette chaumière à son gré et de devenir ses hôtes dans nos excursions sur la Creuse. Nous retirons nos prétentions.

Il échange quelques paroles avec madame Rosalie. Le voilà propriétaire d’une maison bâtie à pierres sèches, couverte en tuiles, et ornée d’un perron à sept marches brutes ; d’une cour de quatre mètres carrés ; d’un bout de ruisseau avec droit d’y bâtir sur une arche, plus, d’un talus de rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.

(George Sand, Promenades autour d’un village, Bibliothèque électronique du Québec, p. 110)

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