La Terre aux loups Gain comptait...

Robert Margerit, La Terre aux loups, Phébus, « Libretto », 2000, p. 166-168.

© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard

Gain comptait plus de granges et d’étables que de maisons, ou plutôt de chaumières, éparses autour d’une petite église très fruste, aux murs moussus. Les fumiers fermentaient en plein soleil. Les orties blanches, la rue des fleurs jaunes bordaient le pied des chaumines et les murettes des clos. Sur le sol raboteux, s’étalaient les bouses de vache marquant le passage récent d’un troupeau. Le roulement de la voiture fit sortir çà et là quelques têtes, mais les villageois étaient pour la plupart aux champs. Les gamins polissonnant autour du lavoir et les vieillards que l’on avait mis au frais dans les coins d’ombre, furent à peu près seuls à profiter de ce spectacle sensationnel : une berline jaune et noire, à quatre chevaux, avec un postillon en culotte blanche, veste bleu roi et chapeau verni, traversant le bourg dans un tintement de grelots, un piaillement de volaille effrayée. (…)
Violette vit une maison couleur miel. Le toit de tuiles rousses la coiffait assez bas. Les murs étaient formés de gros parpaings bruns et blonds. Deux légères avancées encadraient le perron.
Sur le côté, elle reconnut la base d’une énorme tour démantelée et quelques autres ruines du château féodal détruit pendant la guerre de Cent ans, dont Lucien lui avait parlé. Le lierre, les plantes vivaces transformaient ces débris en une masse verdoyante. Autour de la maison, traînaient des planches d’échafaudage, du bois de démolitions. Le jardin retracé semblait tristement maigre et nu dans l’opulence des verdures qui l’enserreraient, qui l’étouffaient. La demeure, avec son grossier appareil, les très petites fenêtres de l’étage, la pesanteur du toit, avait, même dans ce beau soleil et sous ce ciel fleur de lin, quelque chose d’un peu pauvre, d’un peu oppressant dans sa rusticité au milieu d’une telle solitude.
Lucien, baissant le marchepied, tendit la main pour aider Violette à descendre. Ferret du Mazet, le bon maire, qui était venu donner un coup d’œil aux travaux, s’avançait avec sa figure rougeaude et réjouie. Derrière lui, les Masbatie, attirés par le bruit de l’attelage, accouraient pour saluer les maîtres. Enfin, les Francillou arrivaient aussi, curieux de voir la maîtresse.
L’apparition de Violette, à qui le long voyage et ses fatigues n’avaient rien ôté de sa grâce, produisit la plus forte impression sur le brave du Mazet. Il n’avait jamais vu de femme si élégante. Avec la naïveté de sa nature, il le montra carrément après s’être incliné autant que le lui permettait son embonpoint.
— Ébloui ! Madame, je suis ébloui ! Le colonel nous avait annoncé une mortelle, non point une déesse. Permettez à votre humble serviteur de vous offrir avec ses hommes ses vœux de bonheur dans ce pays que votre beauté vient d’illuminer. (…)
Un escalier de trois marches donnait accès à une partie en contrebas, qui avait dû être autrefois, et serait de nouveau, un petit jardin de fleurs. Là, Violette fut à son tour éblouie. Sous la murette où elle s’appuyait des deux mains, s’étendait une pente de châtaigneraies, de pâturages et de landes descendant jusqu’à une mince rivière sinueuse. Au-delà, des bois remontaient, masquant la vue. Mais à droite et à gauche, à droite surtout, ils s’écartaient sur une immense ouverture, un océan d’espace et de lumière, de moutonnements étagés, verts puis bleus, mauves et qui finissaient par se confondre avec le ciel.
— Villefort dit le maire. On l’appelle aussi, dans le patois local, La Terre aux loups. Deux mille hectares de futaie, de ravins, de bauges à sauvagine. Il y a de quoi chasser, je vous le garantis !
Par endroits, à longue distance les uns des autres, quelques villages se dégageaient de la forêt. C’était comme des îlots, certains à moitié engloutis entre deux vagues et dont on n’apercevait que le groupement brun-rose des toits. D’autres — tache claire sous la coulée des tuiles ou du chaume, surmontée par une flèche d’église — s’accrochaient sur des croupes auxquelles la blondeur des blés prêtait une couleur charnelle. Un clocher d’ardoises, frappé par le soleil, brasillait dans la vibration de l’air. Au loin, une sorte de colonne se détachait, trapue, sombre sur le trait pastellisé de l’extrême horizon.
— La tour ruinée de Châlus, expliqua Ferret du Mazet. Elle répondait jadis à celle de Lern. La nuit, elles devaient échanger des signaux de feu. Les nouvelles circulaient comme ça. C’est à Châlus, Madame, au temps où les Anglais réclamaient l’Aquitaine, que leur roi Richard, appelé Cœur de Lion, reçut une blessure mortelle. Ils occupaient Lern, paraît-il. Nos bons aïeux assaillirent le château, les en chassèrent et le démolirent. Sans ça, vous habiteriez aujourd’hui une demeure féodale. Du reste, celle-ci est faite avec les pierres de l’ancien Lern. Comme le bourg. Comme tout ce qui s’est construit à deux lieues à la ronde.

Robert Margerit, La Terre aux loups (Gain comptait...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard

À propos de La Terre aux loups

La Terre aux loups, chronique d’une famille de hobereaux dans le Limousin du XIXe siècle, est généralement considéré comme le plus ambitieux, voire le plus dérangeant, des romans de Robert Margerit.
Un homme, le colonel Lucien de Montalbert, retourne sur la terre de ses ancêtres après la défaite de Waterloo et aspire enfin à trouver la paix. Mais trop d’années à se battre lui ont donné le goût obscur de tuer. Et un de ses enfants après lui recourra au meurtre pour assouvir ses désirs et son besoin de revanche…

(Libretto)

Il existe souvent des liens entre la réalité des lieux et les noms imaginés par Robert Margerit. Aux confins du Limousin et du Périgord, entre Thiviers et Châlus, sur la commune de Saint-Pierre-de-Frugie, apparaît le château de Montcigoux (Lern dans le roman). Cette demeure datant du XIIe siècle, dont il ne reste que sa tour ronde et sa chartreuse du XVIIe siècle, a été le théâtre d’une sombre histoire, comme le précise Robert Margerit dans sa postface à l’édition Gallimard de 1958 :

Je crois devoir dire que les trois principaux personnages de ce livre ne sortent pas de mon imagination. Céline, Joachim et Arthur de Montalbert ont vécu sous un autre nom.
Leur dramatique histoire se retrouve dans les annales locales. Elle a en particulier fourni à un journaliste de Limoges : A. Valérie, un reportage publié en avril 1933 par le Courrier du Centre.
Ce reportage qui se limite à la part caractérisée de la tragédie, m’a servi de guide pour les derniers épisodes du roman. Je me suis appuyé sur les renseignements recueillis par A. Valérie auprès des rares témoins survivants en 1933. Partant de là, j’ai induit, déduit, parfois supposé. Cependant les grands faits significatifs — le départ et le retour des deux frères aînés, leur fin, l’affaire des bœufs, les découvertes macabres — sont, sinon dans le mot-à-mot, du moins dans l’essence de leur description, tels que le reportage les a précisés.
Hormis ces faits certains, le reste du livre demeure un roman ; il est formé d’hypothèses. J’espère qu’elles ont paru plausibles.

Bonus

  • MP3 - 5.1 Mo
    François Gilardi lit La Terre aux loups (Gain comptait...)
    © Les Amis de Robert Margerit
  • Le château de Montcigoux
    Photo : Daniel Roncière
    © Droits réservés

Localisation

Également dans La Terre aux loups