Une mère en sa vallée Fournoux a de la perfection

Jean Guitton, Une mère en sa vallée, Fayard, 1978, p. 18-19 et 26.

© Droits réservés

Fournoux a de la perfection. J’ai résisté longtemps à cette idée, que je croyais enfantine, illusoire. Mais l’existence, en m’obligeant à comparer, m’a appris ce qu’il y avait ici de singulier. L’impression de beauté procède en dernière analyse de la rencontre improbable d’une rivière dans une gorge, d’un vaste bois en coupole et d’une demeure humaine, dominante et dominée, bien assise, dissymétrique et blanche, ouverte à la fois sur la gorge, sur les lisières et sur plusieurs paysages.
En somme, c’est un rapport très rare de quatre éléments difficiles à concilier, surtout quand on les exige à mesure humaine : une forêt, une rivière, des champs, une demeure. Et le bois n’écrasant pas la demeure, quoique la couronnant ; la rivière n’attirant pas les regards, bien que sans cesse murmurante ; la maison et ses tours fixant enfin l’esprit, devenant le centre des sentiments et des pressentiments, comme une femme dans ses blancheurs. Le bois, disais-je, a la forme d’une coupole, sans en avoir la symétrie lassante, puisque sa corne droite, au lieu de s’arrondir, s’étend et se prolonge. Pour traverser le bois, la rivière trace un S majuscule. Elle s’est creusée un passage dans un petit défilé de chênes et de fougères. La Tarde en cet endroit n’est pas impossible à traverser ; les femmes de jadis, bergères ou demoiselles, risquaient d’y laisser voir une cheville. On m’a raconté que George Sand était venue s’y promener habillée en homme.

La terre est ici nuancée, moirée, approuvée ou critiquée, assombrie sans tristesse sous les touches d’un ciel variable, humecté de lumière. Le bois de Fournoux, les champs, l’ombre des murs ne sont jamais pareils, fût-ce par un beau jour. Ce qui domine, c’est la gravité douce. Le pays ressemble à ces visages féminins qui, après avoir souri, semblent se reposer dans la certitude. Souvent les matinées sont ternes et pluvieuses ; le ciel plat : on ne sait d’où viendra le bonheur. C’est vers onze heures que le soleil paraît, par une dissipation des nuages, une échancrure, plus que par son éclat. L’avant-soir est le moment le plus pur. C’est l’heure où ce pays semble prendre conscience de soi, ajoutant à ce qu’il est la lumière dans laquelle on le voit : lumière toujours changeante, et qui paraît animée, subtile, discrète, respectueuse de la couleur. C’est la lumière de l’existence humaine.

Jean Guitton, Une mère en sa vallée (Fournoux a de la perfection.)
© Droits réservés

L’œuvre et le territoire

Jean Guitton a été fortement influencé par l’éducation que lui a donné sa mère, et par les vacances passées à Fournoux dans un château du XIIIe siècle auprès de sa mère, son frère, ses cousins et son grand-père Bertrand, propriétaire du domaine.

Après la Seconde Guerre mondiale, Jean Guitton est revenu dans la vallée de la Tardes, mais sur la rive droite, au lieu-dit Le Deveix. Il y achète une chaumière qu’il contemplait, enfant, de la terrasse de Fournoux, sur la rive opposée. C’est dans cette très ancienne chaumière, auprès de laquelle il a construit une chapelle, qu’il écrivait et peignait en contemplant Fournoux, resté dans la famille.

Localisation