Ma vie entre des lignes Finissez donc d’entrer

Antoine Blondin, « Finissez donc d’entrer » dans Ma vie entre des lignes (La Table Ronde, 1982) ; Antoine Blondin, Robert Laffont, Bouquins, 2004 [1991], p. 1160-1164.

© La Table ronde

FINISSEZ DONC D’ENTRER

On sait par Homère ce que fut le retour d’Ulysse dans son pays natal et qu’il s’y trouva fraîchement accueilli, son seul chien ayant consenti à le reconnaître après dix ans d’odyssée. Pour ce qu’un séjour distendu à Paris, ses rebondissements imprévus prolongeant un Tour de France aux escales mouvementées, offre d’analogies avec la légende épique, nous appréhendions le pire en revenant en Limousin, la corde au cou tirée par notre épouse ; d’autant plus que cette province n’est pour nous qu’un pays d’adoption récente. Bien sûr, les foins ont disparu et les blés sont coupés, les cerises ont fondu et des agneaux sont nés. Certaines vaches nous tournent le dos. La nature a bougé sans nous. Mais trois fermes qui s’ignorent ont aussitôt rouvert leurs portes et leurs visages au colporteur d’images qui revenait de loin. Sans nous, les paysans n’ont pas bougé ; depuis des siècles, croirait-on.

En substance, ils ont dit : « Quand vos volets se remettent à claquer, quand votre lampe s’allume dans le soir, quand la fumée s’élève de votre toit, alors nous savons que nous ne sommes pas au bout du monde. » Cette fumée, ils la guettent avec l’impatience d’une foule romaine sur la place Saint-Pierre, lorsqu’un nouveau pape se fait attendre. Ils sont 4 ou 5, postés sur leur quant-à-soi à la croisée des chemins qui partagent ce hameau déserté. Leur moyenne d’âge dépasse la soixantaine ; ils se transpercent plus qu’ils ne se regardent et ne communiquent vraiment qu’à travers nous. Notre absence fait le silence sur la terre et ils n’aspirent qu’à nous voir nous reproduire profusément, ma femme et moi, pour perpétuer cette espèce d’abeilles judicieuses et impartiales, qui portent d’un foyer à l’autre le pollen de ce qui doit être su. On peut en tirer un sentiment fort. Avant de craquer l’allumette sous le fagot, avant l’eau, le gaz, l’électricité, il nous appartient de rétablir le courant entre les prochains. À la campagne, la vie ne peut s’écouler qu’au pluriel. Le langage le confirme, où l’on prononce : « J’avions, j’étions... »

Ces retrouvailles impliquent des visites dont le préambule protocolaire tient dans cette formule redoutable : « Finissez donc d’entrer. » Elle a le pouvoir de débusquer un flacon centenaire d’alcool d’on ne sait trop quoi, qui offre la particularité de ne se vider jamais. C’est le tonneau des danaïdes à rebours. Cependant, par pudeur, nous commençons par parler des jardins tout embrouillés par le caprice des saisons, puis des chiens, qui nous rapprochent considérablement de notre sujet. Enfin, on en arrive à se mettre en scène pour un interminable résumé des chapitres précédents sous des poutres noircies qui retiennent les paroles. Ici, ce sont les écrits qui s’envolent. On les fixe, d’ailleurs, en les enfilant sur crochet à côté du calendrier ; ils ressemblent étrangement à des factures.

[...]

Notre ferme, qui est loin d’être une fermette, se compose, d’un seul tenant, d’une vaste grange aux profondeurs de cathédrale, flanquée de deux pièces en guise de presbytère et d’une étable séparée par des « barges » de bois ajourées à travers lesquelles le bétail venait tirer le foin et où je broute aujourd’hui l’essentiel de mes ruminations intellectuelles. Vue de l’extérieur, elle ne se distingue pas des autres, sinon par l’ourlet effilé à l’extrême des clématites le long des poutres apparentes, l’abondance frivole des roses trémières sur l’opacité beige des pierres du pays et surtout, les croisillons pimpants des fenêtres que je ne saurais trop recommander. Du dehors au dedans, ils protègent le mystère cuivré des pièces ; du dedans au dehors, ils quadrillent un paysage vallonné de prairies et de forêts, lui donnant les proportions d’un Hubert Robert ou d’un petit Corot (fragment), selon qu’on ouvre ou qu’on ferme les battants.

[...]

L’hiver n’est pas la saison la plus belle dans ces contrées où la diversité et la confusion des feuillages, renaissant et vieillissant en ordre dispersé, posent sur les bois une palette contrastée ; elle est pourtant celle que je préfère, où Paris, avec ses flaques impromptues et ses bourrasques en enfilade, me manque le moins. Ici, l’hiver n’apparaît pas comme un accident, une injustice qui souille le bas des pantalons, disperse les taxis, enjoint aux mémères de se recroqueviller sous les porches : c’est, à sa manière, l’occasion d’une célébration domestique à laquelle concourent l’accoutrement, l’âtre, la veillée précoce, la torpeur exquise. Plus la pluie ou la neige chahutent le décor, plus l’obscurité tombe vite, et plus on se sent bien dans une civilisation où il n’est pas nécessaire de retenir l’étable pour ce soir. (Par parenthèse, on prétend que l’agriculture et la nuit sont incompatibles. Or, dès qu’une conférence internationale dure plus de vingt-quatre heures sans discontinuer, c’est qu’elle rassemble des ministres de l’Agriculture. Je les soupçonne, eux aussi, de succomber à la frénésie des châtaignes dans le poêle.)

[...]

On aura compris qu’une des plus grandes séductions que je prête à l’existence en rase campagne, c’est qu’on n’y prend pas l’air. On peut rester des semaines sans sortir, ni bouger, à écouter pousser son poil, comme disait Jules Renard. Un coup d’Å“il à la vitre vous assure que l’herbe et les arbres sont toujours en devanture. Cependant ce séjour vous donne de belles joues. Ce doit être l’air qui vous prend. Pour ma part, je n’entretiens avec la nature que des rapports courtois mais distants, dénués de toute prétention au labourage et au jardinage. Mon épouse s’en charge, ainsi que de tous les travaux de force, avec un zèle véhément, qui a bien failli me valoir, dans les premiers temps, la réputation d’un de ces messieurs judicieusement oisifs qui tirent leur récolte du côté de Pigalle. Puis les paysans ont appris, on ne sait trop comment que j’écrivais des choses imprimées. Désormais, ils guettent ma production avec la gourmandise anxieuse qu’on porte à un châssis à melon. Ils ne me lisent pas, ils me soupèsent. Leur seule réprobation, tapie dans le clair-obscur de l’aube ou du crépuscule, tiendrait au fait que je brûle un peu trop d’électricité. Dans mon intérêt, naturellement. Car ils ont flairé très tôt que j’étais à la fois trop nomade et trop casanier pour être un homme à résidence secondaire. Une seule tanière me suffit et les lacets de leur gentillesse m’ont doucement piégé à longueur d’année aux abords de ce bivouac supérieur dont ils ont le souci et le soin. Toutefois, ce qui se présentait naguère comme un camp volant, ne vole pas bas. Les amitiés, montantes ou descendantes, affluent des quatre points cardinaux vers ce cul-de-sac gorgé de verdure et d’eau vive, où elles se développent avec un loisir insoupçonné dans les rendez-vous contractés entre deux « expresso ». Je ne me sens ni un exilé ni un ermite. Mais si tout va bien, je ne tarderai pas à faire figure de patriarche. J’en veux pour signe que, m’étant un jour laissé pousser une longue barbe, puis l’ayant rasée et balancée sur quelques tuiles en contrebas où elle resta accrochée, des rouges-gorges s’en emparèrent brin à brin, pour parfaire leur nid. Je puis donc dire que les oiseaux nichent dans ma barbe. On n’avait pas vu ça depuis Charlemagne !...

Alors : « Finissez donc d’entrer... »

Antoine Blondin, Ma vie entre des lignes, (Finissez donc d’entrer)
© La Table ronde

L’œuvre et le territoire

Avec cette longue chronique de la période Maintenant de Ma vie entre des lignes, dont le titre reprend l’expression limousine « Chabatz d’entrar », Antoine Blondin évoque ses séjours à Salas, à proximité de Linards, sa découverte de cette maison, son goût de l’hiver limousin, l’attitude de ses voisins...

Il avait déjà eu l’occasion dans la chronique « Du côté de chez Viguié » (période 1963-1970) de nous les présenter : leur générosité, leurs fâcheries, le spectacle que leur offre sa compagne Françoise...

Une paire de truite sur le rebord de la fenêtre, un chou-fleur posé sur la haie, ce sont les cadeaux anonymes des indigènes qui veillent sur nous comme sur des graines qu’un vent bizarre aurait déposées sur leur lointain terreau. Notre désir apparent de prendre racine les étonne, au flanc de cette colline où toute jeunesse s’est écoulée vers Limoges en une seule génération. Nous avons d’abord fait figure d’estivants insolites ; puis on s’est demandé si nous allions demeurer en automne et si nous passerions l’hiver. En attendant de voir comment nous germerons, on nous arrose : la pêche, la chasse et le cidre nouveau. Nous vivons sous le régime des fermiers généreux.

Ces cultivateurs qui nous cultivent se sont fâchés entre eux d’un commun accord et avec beaucoup de dignité, lors du remembrement du cadastre. Au mépris de tout intérêt, ils ne se résignent pas à voir le patrimoine débité en lopins et en lots. La charrue d’un autre dans le sillon du père leur est intolérable. Nous sommes heureusement les amis de chacun, ce qui leur donne l’occasion, sans en avoir l’air, de se récapituler en nous, qui portons d’un foyer à l’autre le pollen des amitiés en jachère. C’est un rôle délicat, semé de vétilles redoutables, où le citadin doit faire de sa conscience un mage sans laisser-aller. En premier lieu, il lui faut surmonter "l’impuissance à vivre cette vie plus faite de la vie des autres que de la sienne propre" dûment ressentie par Giraudoux, orgueil du Limousin.

Antoine Blondin, « Du côté de chez Viguié » dans Ma vie entre des lignes (La Table Ronde, 1982 ; Antoine Blondin, Robert Laffont, Bouquins, 1991, p. 1066).

À propos de Ma vie entre des lignes

Publié en 1982 à La Table Ronde, Ma vie entre des lignes est un recueil d’une centaine de chroniques qu’Antoine Blondin a écrites à partir de 1943 et qu’il présente ainsi :

Des personnes de bonne volonté, dont le courage s’accommode aimablement d’un peu d’absurdité charmante, ont promené leurs mains à travers des greniers de bibliothèques et des caves de journaux pour rassembler une centaine de chroniques, élues parmi les quelque deux mille articles que je m’étais appliqué à égarer depuis quarante ans.

Ces chroniques, essentiellement liées à l’actualité culturelle et à la littérature — même si certaines s’attachent à des faits ou personnalités politiques —, sont organisées en périodes (1943-1948, 1949-1955, 1956-1962, 1963-1970, 1971-Maintenant, Maintenant), chacune d’elles étant « synthétisée » en introduction par un feuillet d’Antoine Blondin.

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