Des animaux farouches Fais comme les autres...

Georges Magnane, Des animaux farouches, On verra bien, 2014, p. 353-354.

© On verra bien

– Fais comme les autres, puisque tu es là, dit-il. Mais n’oublie pas que ça n’a aucune importance pour toi. Si quelqu’un avait pu me faire croire, quand j’avais ton âge, qu’il faudrait que je m’en aille d’ici, je n’en serais pas où j’en suis... Ah ! non alors !
Sa voix s’était brisée en une note aiguë : le hululement d’exaspération de mon père, mi-sanglot, mi-cri de guerre. Mais pour Alain, c’était le sanglot qui l’emportait, et le rapide frémissement qui courut le long de mes vertèbres était de compassion, non de terreur.
Je me rappelai avoir déjà éprouvé cette soudaine sensation de froid au plus chaud de l’été. C’était quand, près de notre source des Combes, j’avais reconnu les espadrilles de Blaise, presque cachées par l’herbe drue de ce fond humide... Non ! Je refusais de toutes mes forces de ne voir en Alain qu’une victime. Lui, au moins, n’avait pas voulu faire l’ange. Il était trop loyal, trop lucide aussi : il savait déjà que la pire façon de mourir est celle des animaux qui fuient, se terrent et attendent...
– Tu t’en es très bien tiré quand même, tu vois ! m’écriai-je brusquement, d’un ton si exagérément jovial qu’un sourire éclaira un instant le visage d’Alain.
Sa voix se raffermit :
– Pas si bien que ça, gars... Beaucoup moins bien que si j’étais resté au collège et si j’avais passé des examens. C’est tout un emmerdement, les examens, bien sûr. Mais on m’a bien fait entrer dans la tête que, dans le monde où nous vivons, on n’a plus à choisir qu’entre des emmerdements. Et j’ai compris que le moindre, pour le moment, c’était d’être du côté du manche.
Hein ?... Oui, oui je vois que ça ne te dit rien, comme programme. Mais tu peux me croire. J’ai pris une terrible leçon et je voudrais t’en faire profiter. On n’est jamais trop cynique, avec les salauds qui se sont donné le droit de vie et de mort sur nous, et qui décident à notre place... Je ne te demande pas de me dire que j’ai raison. Promets-moi seulement que tu feras ce que tu pourras pour partir d’ici mieux armé que moi.
– Oui, dis-je résolument, ça, je peux te le promettre.

Georges Magnane, Des animaux farouches (Fais comme les autres...)
© On verra bien

L’œuvre et le territoire

Georges Magnane sait depuis toujours qu’il ne pourra pas rester vivre à la ferme qui reviendra à l’aîné de la famille. Or, celui-ci, Alain, amputé à la suite d’une blessure de guerre, est lui aussi obligé de quitter la ferme pour travailler en ville. Il livre un dernier conseil à son plus jeune frère avant son départ.

À propos de Des animaux farouches

Des animaux farouches est un roman autobiographique composé de plusieurs chapitres fragmentés en une succession d’anecdotes. Georges Magnane revient sur son enfance passée dans un petit hameau proche de Neuvic-Entier, en Haute-Vienne, narrant, sur une période allant de 1911 à 1919, la vie de sa famille (paysans avec trois enfants vivant sous le même toit que les grands-parents), la vie des personnages pittoresques de son village natal mais aussi sa découverte des livres ainsi que le chaos et le désenchantement du monde, de l’annonce de la guerre à sa fin.

Amoureux de la nature, Georges Magnane décrit la ruralité limousine à travers de belles pages-paysages, des descriptions des travaux agricoles mais aussi des personnages qu’il côtoyait à l’époque (moissonneurs, faucheurs, instituteurs, facteurs, ivrognes...) et des événements qui les réunissaient (fête des moissons, foires, bals...)

La minutie déployée par Georges Magnane pour décrire ce monde merveilleux que représente « son » Limousin, témoigne de l’éclat de ses souvenirs et du rôle narratif qu’il veut leur faire jouer : les lieux sont tellement magnifiés qu’ils se métamorphosent en un personnage à part entière.

(Thomas Bauer dans la préface du roman)

Mais la vie paysanne du début du XXe siècle était rude. L’auteur montre les difficultés et la violence de la paysannerie par des portraits de paysans agressifs qui se battent contre la nature, leurs voisins et contre les gens de la ville, dénonçant ainsi la « bestialité » de ses semblables.

Des animaux farouches est le dernier roman de Georges Magnane.
L’auteur entreprend l’écriture de ce récit autobiographique après plus de dix ans de silence, à la suite de la découverte d’une maladie inflammatoire et dégénérative. Par ce roman, il décide de revenir une dernière fois sur son passé en retraçant le chemin parcouru et en replongeant dans les raisons de son déchirement entre la fierté de ses origines paysannes et le mépris envers ce monde violent.

Publié initialement à la NRF en 1978, Des animaux farouches est réédité par les éditions On verra bien en 2014.

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