Les Cinq Tentations de La Fontaine Et voici la conclusion...

Jean Giraudoux, Les Cinq Tentations de La Fontaine, Le Livre de poche, 1995, p. 93.

Et voici la conclusion que je vous propose : la conciliation dans La Fontaine de l’esprit de courtisanerie et de l’esprit de dignité, la coexistence dans son œuvre d’une liberté sans mesure et d’un artifice servile, ne peuvent s’expliquer que par un mot, par ce mot qui vous est venu sûrement à l’esprit en suivant ses divagations : l’inconscience. J’avais d’abord projeté, je l’avoue, une solution plus conforme à la dignité poétique. Je vous montrais, après chacune des tentations du monde, La Fontaine sauvé par quelques résolution intérieure ou quelque événement. La tentation Fouquet ?... Je vous montrais La Fontaine sauvé par la disgrâce du surintendant, mais surtout par son voyage dans le Limousin. Je vous aurais raconté avec plus de détails cette longue excursion dans la campagne et la province française, jusqu’à cette ville de Limoges, déjà repérée par l’administration pour y abriter les mécomptes des fonctionnaires disgraciés. Vous y auriez vu La Fontaine, comme Montaigne dans son Voyage en Italie, oubliant les malheurs et les faussetés de l’époque, au hasard des rencontres d’auberges, se purifiant l’âme et le talent dès la première étape. Je vous aurais montré cette bouffée d’air pur qu’il aspire aux portes de Paris.

Présentement, nous sommes à Clamart, au-dessous de cette fameuse montagne où est situé Meudon ; là, nous devons nous rafraîchir deux ou trois jours. En vérité, c’est un plaisir que de voyager... Vous ne sauriez croire combien est excellent le beurre que nous mangeons.

Jean Giraudoux, Les Cinq Tentations de La Fontaine (Et voici la conclusion...)

L’œuvre et le territoire

C’est avec cet extrait que Jean Giraudoux aborde la conclusion de la troisième des cinq conférences qu’il donne sur Jean de La Fontaine, consacrée à la « tentation du monde ».

Jean Giraudoux ne cite Limoges que pour remarquer la longue tradition de cette ville comme lieu de relégation... Il ne s’y attarde pas, alors même que Jean de La Fontaine avait trouvé cette ville à son goût, à l’inverse de Bellac, louant les qualités de l’évêque et de sa table, donnant même « les gens de Limoges pour aussi fins et polis que peuple de France ».

À propos de Les Cinq Tentations de La Fontaine

Publiées en 1938 chez Grasset, Les Cinq Tentations de La Fontaine sont en fait le texte d’un cycle de cinq conférences que Jean Giraudoux a données au tout début de l’année 1936 (22 et 29 janvier, 5, 12 et 19 février) à l’Université des Annales, où il intervient pour la cinquième fois.

Son objet : montrer comment La Fontaine est parvenu à écrire les Fables, malgré les « obstacles », les « tentations » qui pourtant l’en éloignaient, au cours d’une vie qu’il est « impossible de raconter [...] autrement que comme une épopée de la simplicité et de la distraction ». L’objet donc de sa causerie :

Ce sera l’histoire de cette longue tentation, de ces sortes d’attentats, par bonheur avortés, du destin contre la vie et l’esprit de La Fontaine, de cette victoire remportée par l’être le plus inoffensif et le plus dénué de défense sur tous les démons des siècles et du grand siècle.

Chacune de ses conférences est donc centrée sur l’un des « cinq tableaux de cette tentation » : la vie bourgeoise, les femmes, la vie mondaine, la littérature pour finir avec « la tentation, sur cet esprit aussi intelligent que passionné, des deux formes les plus aigües de l’intelligence et de la passion, le scepticisme et la doctrine ».

Rien de plus connu que la vie de La Fontaine. Ce que je vais vous en dire ne vous apprendra rien de nouveau. [...] Mais il y a dans la vie de La Fontaine un charme qui ne permet pas au biographe de la modifier, pas plus que le conteur ne modifie Peau d’Âne ou le Chat Botté, et, de même que les enfants obligent le narrateur de ces contes à ne pas s’écarter d’un pouce du récit habituel, trouvent leur joie à écouter de nouveau ce qu’ils ont entendu cent fois, je sais que vous serez enchantés d’écouter des anecdotes dont je n’ai pas découvert ni inventé une seule.

Pourtant, Jean Giraudoux est loin de l’exactitude que laisse présager cette déclaration de principe. Ainsi, dans sa préface pour la Librairie générale française, Jacques Robichez pointe son « laxisme » :

On a mauvaise grâce à le prendre en faute comme un brillant mauvais élève. Il faut continuer cependant : il cite beaucoup et il cite mal. Vers faux, phrases tronquées sont innombrables. Ici, comme ailleurs, il n’a visiblement pas corrigé ses épreuves, ou alors, en pensant à autre chose. [...] Les inexactitudes de fait abondent, ignorances ou petites falsifications embellissantes. Ne croyons pas un mot, par exemple, de la gentille histoire du professeur Bornecque : les archives du lycée de Châteauroux sont formelles, Giraudoux n’y a jamais été bon élève. [...]

Mais l’érudition n’a que faire ici. Nous sommes près du théâtre et la vérité au théâtre est faite de mensonges. Giraudoux, à première vue, nous apprend beaucoup plus sur lui-même que sur son auteur. Mais, parlant de lui-même, évasions, distractions, désinvolture, absences charmantes, entente privilégiée avec la poésie, il parle de La Fontaine.

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