Des animaux farouches Et, tout d’un coup...

Georges Magnane, Des animaux farouches, On verra bien, 2014, p. 120-122.

© On verra bien

Et, tout d’un coup, la porte s’ouvrit, poussée avec violence par le second des fils Biri, Raymond. Il respirait très fort et je le trouvai changé : son visage, d’habitude frais et rose, était creusé et d’une pâleur terreuse. Il prononça lentement, d’une voix qui résonna dans le soudain silence :
– La guerre est déclarée.
Si puissant était ce silence qu’il semblait avoir gelé tout le monde sur place, et d’abord Raymond lui-même, qui regardait droit devant lui, très au-dessus du visage de ma mère, assise en face de lui. Mon père, au bout de la table, tenait une tranche de pain de seigle où il venait, après avoir bien frotté d’ail la croûte épaisse, d’étaler une couche de fromage blanc. C’était la première fois que je le voyais suspendre son geste avant de porter à sa bouche son mets préféré.
Les visages demeuraient sans expression. Je m’efforçais de garder mon calme, je me répétais machinalement : « C’est trop loin de nous, ça ne me regarde pas. » Pourtant, mes muscles devaient être parcourus d’une trépidation car mon chat, qui s’était mis en boule (je disais : en tourte) sur mes genoux, se raidit, se dressa et sauta très loin - non sans planter ses griffes dans mes cuisses pour prendre un bon appel -, puis se rua vers la porte demeurée entrouverte. La chienne, la toute jeune chienne Myra, qui n’avait peur de rien, détala aussi, se cognant bruyamment le flanc, au passage, contre la pendule.
Le silence continuait et le bourdonnement des mouches de l’été, jamais encore entendu dans le remue-ménage habituel, devint obsédant, musique monotone et funèbre. Je perdais pied, je ne savais plus ce que je venais de lire, je n’avais plus conscience de mon corps, je n’étais plus rassuré par la proximité de ma mère et de mon père, de tous ces appuis qui m’avaient paru si sûrs.

Georges Magnane, Des animaux farouches (Et, tout d’un coup...)
© On verra bien

L’œuvre et le territoire

Dans cet extrait, le protagoniste, qui n’est encore qu’un enfant, vit l’annonce de la déclaration de guerre et se rend compte de la portée que cette nouvelle a sur sa famille.

À propos de Des animaux farouches

Des animaux farouches est un roman autobiographique composé de plusieurs chapitres fragmentés en une succession d’anecdotes. Georges Magnane revient sur son enfance passée dans un petit hameau proche de Neuvic-Entier, en Haute-Vienne, narrant, sur une période allant de 1911 à 1919, la vie de sa famille (paysans avec trois enfants vivant sous le même toit que les grands-parents), la vie des personnages pittoresques de son village natal mais aussi sa découverte des livres ainsi que le chaos et le désenchantement du monde, de l’annonce de la guerre à sa fin.

Amoureux de la nature, Georges Magnane décrit la ruralité limousine à travers de belles pages-paysages, des descriptions des travaux agricoles mais aussi des personnages qu’il côtoyait à l’époque (moissonneurs, faucheurs, instituteurs, facteurs, ivrognes...) et des événements qui les réunissaient (fête des moissons, foires, bals...)

La minutie déployée par Georges Magnane pour décrire ce monde merveilleux que représente « son » Limousin, témoigne de l’éclat de ses souvenirs et du rôle narratif qu’il veut leur faire jouer : les lieux sont tellement magnifiés qu’ils se métamorphosent en un personnage à part entière.

(Thomas Bauer dans la préface du roman)

Mais la vie paysanne du début du XXe siècle était rude. L’auteur montre les difficultés et la violence de la paysannerie par des portraits de paysans agressifs qui se battent contre la nature, leurs voisins et contre les gens de la ville, dénonçant ainsi la « bestialité » de ses semblables.

Des animaux farouches est le dernier roman de Georges Magnane.
L’auteur entreprend l’écriture de ce récit autobiographique après plus de dix ans de silence, à la suite de la découverte d’une maladie inflammatoire et dégénérative. Par ce roman, il décide de revenir une dernière fois sur son passé en retraçant le chemin parcouru et en replongeant dans les raisons de son déchirement entre la fierté de ses origines paysannes et le mépris envers ce monde violent.

Publié initialement à la NRF en 1978, Des animaux farouches est réédité par les éditions On verra bien en 2014.

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