Sur Glane Et qu’est-ce que tu vas faire...

Christian Rullier, Sur Glane, Les Impressions Nouvelles, 2003, p. 35-39.

© Les Impressions nouvelles

YVONNE, inquiète
Et qu’est-ce que tu vas faire ?...

HÉLÈNE
Qu’est-ce que tu veux qu’elle fasse avec un Bac plus quatre ?!...Et puis, sans concours, elle n’a aucune chance !... Aujourd’hui, si tu n’es pas dans la fonction publique...

MARIE
J’ai décidé d’écrire !

HÉLÈNE et YVONNE échangent un regard puis l’observent, abasourdies...

HÉLÈNE
Écrire ?...

YVONNE
Et qu’est-ce que tu veux écrire ?...

MARIE
Eh ben, des livres, pardi !

HÉLÈNE
Des livres ?...

YVONNE
Et qu’est-ce que tu veux raconter ?...

MARIE
Mais je ne sais pas, moi... Des histoires !... J’ai envie de raconter... J’ai envie de faire vivre des personnages... Tiens, mon grand-père, par exemple !... Et puis tous les autres du village, autrefois !... On a enfermé leur nom dans du marbre, sur une plaque commémorative... On les a écrasés sous le symbole !... Mais ils étaient des gens comme tout le monde, comme vous et moi, avec leurs défauts, leurs faiblesses... Peut-être même qu’il y avait des ordures dans le lot !... Et puis aussi des gens remarquables !... Ils étaient tous différents... Ils parlaient, ils aimaient, ils gagnaient leur vie !... C’est ça, oui !... Leur vie !... Pas leur mort en martyrs !... Celle qu’on visite en car, celle des touristes et des livres d’Histoire, avec un grand « H » !... J’ai envie de parler des gens dans ce qu’il y avait en eux de plus vivant, de plus humain !...

[...]

YVONNE
Ma petite, mais comment tu vas faire ?...

HÉLÈNE
Elle va se trouver un jules pour se faire entretenir, tu parles !... Les types ne demandent que ça... Avoir de la jeunesse dans leur lit en échange de quelques billets !...

MARIE
Ne t’inquiète pas, mamie... Je vais trouver du travail !...

HÉLÈNE
Ah, oui ?!... Et tu t’imagines que de nos jours il suffit de le vouloir pour pouvoir travailler ?!... Tu te fais bien des illusions, ma fille !... Toutes les usines de la région, en ce moment, elles ferment ou elles licencient !...

MARIE
Sans doute... Mais à Paris, on peut toujours se débrouiller !...

HÉLÈNE et YVONNE échangent un regard puis l’observent, interdites...

HÉLÈNE
A Paris ?!... Comment ça ?!...

YVONNE
Et qu’est-ce que t’irais faire à la Capitale, dans cette ville de fous ?!... Avec les manifestations, et toutes leurs bagarres !...

MARIE
Je n’ai aucune raison de rester ici !... Ici, c’est mort ! Tout est mort ! Les gens, les pierres, les maisons, les rues... Les rêves sont morts !... Même la mémoire est morte !... Si elle était vivante, il n’y aurait plus de massacres... Nulle part !... Mais ça continue, encore et toujours !... J’ai besoin de prendre du recul pour écrire... Ici, la mort elle-même est morte !... Elle n’a plus aucun sens, elle est inutile à la vie, inutile à l’amour !...

HÉLÈNE
L’amour !... Ah, c’était donc ça ! Tu vois, mamie, j’avais bien raison de m’inquiéter !... A force de traîner à droite et à gauche, elle a fini par rencontrer quelqu’un qui lui a bourré le crâne !...

MARIE
N’importe quoi !...

YVONNE, intéressée
Et dis-moi, ma petite... Il est comment ton chéri ?... Il est du village ?...

MARIE les regarde, blessée, pleine d’émotion...

MARIE
Alors c’est ça toute l’estime que vous avez pour moi ?... Selon vous, je suis incapable de penser toute seule, hein ?!... Incapable d’avoir une opinion par moi-même !... Il me faut quelqu’un pour dicter ma conduite, pour m’encourager à quitter cette carte postale de mort !...

HÉLÈNE, embêtée
Oh écoute, parle pas comme ça, je n’ai pas dit ça...

MARIE
Trop tard, ça revient au même !... Vous êtes vraiment... Vous...

YVONNE
Alors, il est comment ?...

MARIE se ressaisit et les regarde avec fierté...

MARIE, haut et fort
Arabe !

MARIE sort d’un pas décidé, presque soulagée...

Christian Rullier, Sur Glane (Et qu’est-ce que tu vas faire...)
© Les Impressions nouvelles

L’œuvre et le territoire

Marie, la plus jeune des trois femmes de la pièce, décide, malgré l’avis de sa mère et de sa grand-mère, de suivre Lakdar à Paris, pour écrire.

J’ai envie de raconter... J’ai envie de faire vivre des personnages... Tiens, mon grand-père, par exemple !... Et puis tous les autres du village, autrefois !... On a enfermé leur nom dans du marbre, sur une plaque commémorative... On les a écrasés sous le symbole !... [...] J’ai envie de parler des gens dans ce qu’il y avait en eux de plus vivant, de plus humain !...

Une décision qui va raviver des souvenirs et des blessures du passé.

À propos de Sur Glane

À la fin de la guerre, les Nazis ont détruit un village et massacré ses habitants : les hommes ont été fusillés, les femmes et les enfants brûlés vifs dans l’église... De rares personnes ont cependant réussi à échapper à la mort...
Cette pièce se passe de nos jours dans le village reconstruit surplombant ses ruines. Elle met en scène trois générations de femmes : Yvonne, Hélène et Marie, ainsi qu’un photographe kabyle. La décision de Marie de le suivre à Paris va mettre le feu aux poudres et raviver les blessures du passé, qui ne sont peut-être pas seulement celles qu’on croit...

Sur Glane est une comédie psychologique sur le malheur, lorsque celui-ci n’est plus qu’une attitude, un mode de vie, une série de comportements officiels, complaisants, qui masquent, parfois, des secrets peu avouables...

(Les Impressions Nouvelles)

J’ai écrit ce texte pour donner la parole à de l’humain, en opposition farouche à ceux qui veulent le symboliser et le mythifier en grandes pompes, et par là même l’écraser une nouvelle fois, le faire taire pour l’éternité sous le marbre glacé de la plaque commémorative.
Je refuse que la vérité historique, indiscutable évidemment, anéantisse cependant à jamais les vérités individuelles !
Je refuse que l’Histoire officielle et à juste titre enseignée étouffe les histoires des gens, les histoires du commun des mortels !
J’ai écrit ce texte, avant tout peut-être, pour que les survivants de toutes les tragédies humaines (guerres, terrorisme, accidents de l’existence) trouvent du réconfort ailleurs que dans leur statut de victime. Ce doit être épouvantablement dur, je l’imagine, mais c’est nécessaire à la marche du monde ! Parce qu’il faut crier fort, et toujours, que, au-delà de l’horreur, la vie est belle !

(Christian Rullier)

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