Sur Glane Et qu’est-ce que j’y peux...

Christian Rullier, Sur Glane, Les Impressions Nouvelles, 2003, p. 16-19.

© Les Impressions nouvelles

SCÈNE 1

[...]

YVONNE
Et qu’est-ce que j’y peux, moi, si ton salopard de mari t’a plaquée ?! Je t’avais dit qu’il ne valait rien !... Tu penses, un fainéant pareil !...

HÉLÈNE
Il voulait devenir représentant de commerce...

YVONNE
Eh bé, elles auraient été jolies, les affaires !...

HÉLÈNE
On aurait voyagé et quitté ce maudit village !

YVONNE
Si ton pauvre père t’entendait... Tu n’as rien dans le ventre !... Lui qui est mort pour le défendre...

YVONNE pose son couteau et sort lentement une vieille photographie de la poche de sa blouse. Elle la regarde longuement et essuie par moments une larme...

HÉLÈNE
Et voilà, c’est toujours comme ça dans cette maison !... Je peux pas te dire deux mots de sensé sans que tu te mettes à faire les grandes eaux de Versailles !... Ah non, je te jure... J’aurai vraiment eu jusqu’au bout une existence de chien, moi ici... Mais dès que Marie pourra voler de ses propres ailes, crois-moi, j’ai bien l’intention de refaire ma vie quelque part, et là-dessus, je te demanderai pas la permission !... Non mais, tu te rends pas compte, toi !... Cinquante ans à croupir dans ce sanctuaire !... Tous les jours avec ce même paysage de ruines... Avec ces rues sinistres... Avec ces cars de touristes qui viennent nous visiter comme du bétail !... Si tu te figures que j’en ai pas marre, moi !... Mon père, au moins, lui, il est bien heureux là où il est...

SCÈNE 2

Fin de jour.
Assis sur un talus dominant les ruines du village martyr, MARIE a du mal à quitter LAKDAR qui, par rafales, prend des photos du paysage avec un appareil de professionnel...

MARIE
II faut absolument que j’y aille... Je vais me faire massacrer !...

LAKDAR
C’est l’endroit idéal, non ?!...

MARIE
Arrête ! Si ma grand-mère t’entendait...

LAKDAR
Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi vous entretenez ces ruines comme un jardin à la française... Chez nous, quand les intégristes ou l’armée mettent un village à sac, on le rase et on reconstruit... Et puis c’est tout !... A quoi bon ces pans de murs délabrés et toute cette pierre brûlée ?...

MARIE
Souvenir... Remember, you know ?...

LAKDAR
J’ai beau remember, n’empêche ! Je n’en vois pas l’utilité !...

MARIE
C’est comme un symbole, quoi ! C’est pour éviter que ça recommence !

LAKDAR
Ah oui ?!... Mais c’est déjà fait ! L’an dernier, j’étais en Afghanistan... Il y avait des centaines de villages comme celui-ci... Et dans les territoires palestiniens, c’est encore pire... Quant à nous, en Algérie, vingt années après ça, si on avait dû conserver debout tous les bleds saccagés par les Français, le pays tout entier serait un vrai musée !...

MARIE
Lakdar, je t’en supplie... Quand tu verras ma mère et surtout ma grand-mère, pas un mot là-dessus, sinon... Pour elles, tu comprends, il n’y a qu’ici que la guerre a jamais existé ! Il n’y a qu’elles qui ont souffert ! Elles se sont fondues dans l’Histoire comme des moisissures dans une gamelle !...

Christian Rullier, Sur Glane (Et qu’est-ce que j’y peux...)
© Les Impressions nouvelles

L’œuvre et le territoire

Cet extrait de la pièce présente la vision de trois générations différentes d’un même événement : le massacre de la ville d’Oradour-sur-Glane et le choix de préserver les ruines comme un symbole et un souvenir « pour éviter que ça recommence ».
Leur regard est confronté à une personne : un étranger du pays.

À propos de Sur Glane

À la fin de la guerre, les Nazis ont détruit un village et massacré ses habitants : les hommes ont été fusillés, les femmes et les enfants brûlés vifs dans l’église... De rares personnes ont cependant réussi à échapper à la mort...
Cette pièce se passe de nos jours dans le village reconstruit surplombant ses ruines. Elle met en scène trois générations de femmes : Yvonne, Hélène et Marie, ainsi qu’un photographe kabyle. La décision de Marie de le suivre à Paris va mettre le feu aux poudres et raviver les blessures du passé, qui ne sont peut-être pas seulement celles qu’on croit...

Sur Glane est une comédie psychologique sur le malheur, lorsque celui-ci n’est plus qu’une attitude, un mode de vie, une série de comportements officiels, complaisants, qui masquent, parfois, des secrets peu avouables...

(Les Impressions Nouvelles)

J’ai écrit ce texte pour donner la parole à de l’humain, en opposition farouche à ceux qui veulent le symboliser et le mythifier en grandes pompes, et par là même l’écraser une nouvelle fois, le faire taire pour l’éternité sous le marbre glacé de la plaque commémorative.
Je refuse que la vérité historique, indiscutable évidemment, anéantisse cependant à jamais les vérités individuelles !
Je refuse que l’Histoire officielle et à juste titre enseignée étouffe les histoires des gens, les histoires du commun des mortels !
J’ai écrit ce texte, avant tout peut-être, pour que les survivants de toutes les tragédies humaines (guerres, terrorisme, accidents de l’existence) trouvent du réconfort ailleurs que dans leur statut de victime. Ce doit être épouvantablement dur, je l’imagine, mais c’est nécessaire à la marche du monde ! Parce qu’il faut crier fort, et toujours, que, au-delà de l’horreur, la vie est belle !

(Christian Rullier)

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