Ma vie parmi les ombres Et comme les eaux...

Richard Millet, Ma vie parmi les ombres, Gallimard, 2003, p. 395.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

Et comme les eaux de la Vézère qui continue à couler dans son lit au fond du lac de Siom en lui donnant sa couleur et son volume, c’est à la langue de Bernard de Ventadour que je pensais en écoutant la vieille dame : une langue à la fois tout autre et cependant parente, quelque chose qui s’était officiellement tu il y a longtemps mais qui avait persisté à bruire dans ces rameaux solitaires qu’on appelait les patois et qui laissaient entendre un peu de cette langue d’oc défaite par le français mais dont le français, tel qu’on le parlait sur les hautes terres, était travaillé en profondeur, oui, c’est cette langue aujourd’hui à peu près morte que j’entendais dans la bouche de Mme Malrieu, les après-midi où j’allais la voir, le mercredi et le samedi, à cinq heures, comme pour le thé mais n’ayant jamais bu de thé, boisson quasi inconnue chez nous, à cette époque ; à telle enseigne que Jeanne, pourtant si « commerçante », m’avait dépêché auprès d’une cliente de passage qui venait de s’asseoir dans la grand-salle, au milieu de la matinée, et avait commandé du thé et des tartines de beurre, pour lui répondre qu’il n’y avait pas de thé, que nous ne servions pas ça, avais-je cru bon d’ajouter, tandis que la cliente se levait, indignée, croyant que je me moquais ou qu’elle avait affaire à un idiot, de quoi j’avais sans doute l’air, avec mes yeux écarquillés et mes bras ballants, moi qui n’avais encore jamais bu de thé et croyais que ce breuvage n’existait que dans les romans russes ou anglais ; une boisson de dame, comme le porto ou les vins cuits, pensais-je, tout en avalant l’éternel sirop de grenadine dilué dans de l’eau jamais fraîche qu’on me servait et qui, comme les petits-beurre de la marque « L’Alsacienne » qui l’accompagnaient, me semblait à présent indigne de l’adolescent que j’étais devenu.

Richard Millet, Ma vie parmi les ombres (Et comme les eaux...)
© Éditions Gallimard
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L’œuvre et le territoire

Dans cet extrait, le narrateur évoque la « langue » de Mme Malrieu, chez qui il allait faire la lecture, « ce parler limousin où s’entendait encore, entre les souffles des animaux et ceux des grands bois, tous les temps du subjonctif, tandis que le français y renonçait ».

À propos de Ma vie parmi les ombres

Ode à la langue, aux morts, à une civilisation rurale que l’auteur a vu disparaître, Ma vie parmi les ombres est probablement le roman le plus important dans l’œuvre de Richard Millet, tant par son volume que par la précision et l’ampleur de sa langue. Roman le plus émouvant aussi puisqu’il est le roman de l’enfance retrouvée parmi les ombres de Siom et de Villevaleix.

Ma vie parmi les ombres rassemble les figures et les ombres d’une vie, d’un clan, d’une terre, de quelques villages coincés entre les combes et les bois du plateau de Millevaches. L’ombre, le vent, le froid ; la terre, le granit, les eaux étroites, la solitude et la résignation, tout un microcosme rural avec ses traditions et ses secrets, ses superstitions et ses passions violentes. Des vies silencieuses, invisibles, souvent tragiques, des vies d’où la notion de plaisir et plus encore celle de sensiblerie n’ont pas cours.

(Richard Blin)

Bonus

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    Cet extrait de Ma vie parmi les ombres (Et comme les eaux...) lu par Richard Millet.
    Enregistré en 2010 par le CRL en Limousin.
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