Essai sur les mœurs et l’esprit des nations

Voltaire, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, 1756, chapitre CVII, « De la conquête de Naples par Charles VIII, roi de France et empereur. De Zizim, frère de Bajazet II. Du pape Alexandre VI, etc. » (disponible sur Wikisource)

Le pape, par un enchaînement d’événements extraordinaires, avait entre ses mains Zizim ou Gem, frère de Bajazet. Voici comment ce fils de Mahomet II était tombé entre les mains du pape.

Zizim, chéri des Turcs, avait disputé l’empire à Bajazet, qui en était haï. Mais, malgré les vœux des peuples, il avait été vaincu. Dans sa disgrâce il eut recours aux chevaliers de Rhodes, qui sont aujourd’hui les chevaliers de Malte, auxquels il avait envoyé un ambassadeur. On le reçut d’abord comme un prince à qui on devait l’hospitalité, et qui pouvait être utile ; mais bientôt après on le traita en prisonnier. Bajazet payait quarante mille sequins par an aux chevaliers pour ne pas laisser retourner Zizim en Turquie. Les chevaliers le menèrent en France dans une de leurs commanderies du Poitou, appelée le Bourgneuf. Charles VIII reçut à la fois un ambassadeur de Bajazet et un nonce du pape Innocent VIII, prédécesseur d’Alexandre, au sujet de ce précieux captif. Le sultan le redemandait ; le pape voulait l’avoir comme un gage de la sûreté de l’Italie contre les Turcs. Charles envoya Zizim au pape. Le pontife le reçut avec toute la splendeur que le maître de Rome pouvait affecter avec le frère du maître de Constantinople. On voulut l’obliger à baiser les pieds du pape ; mais Bozzo, témoin oculaire, assure que le Turc rejeta cet abaissement avec indignation. Paul Jove dit qu’Alexandre VI, par un traité avec le sultan, marchanda la mort de Zizim. Le roi de France, qui, dans des projets trop vastes, assuré de la conquête de Naples, se flattait d’être redoutable à Bajazet, voulut avoir ce frère malheureux. Le pape, selon Paul Jove, le livra empoisonné. Il resta indécis si le poison avait été donné par un domestique du pape, ou par un ministre secret du Grand Seigneur ; mais on divulgua que Bajazet avait promis trois cent mille ducats au pape pour la tête de son frère.

Le prince Démétrius Cantemir dit que, selon les annales turques, le barbier de Zizim lui coupa la gorge, et que ce barbier fut grand vizir pour récompense. Il n’est pas probable qu’on ait fait ministre et général un barbier. Si Zizim avait été ainsi assassiné, le roi Charles VIII, qui renvoya son corps à son frère, aurait su ce genre de mort ; les contemporains en auraient parlé. Le prince Cantemir, et ceux qui accusent Alexandre VI, peuvent se tromper également. La haine qu’on portait à ce pontife, et qu’il méritait si bien, lui imputa tous les crimes qu’il pouvait commettre.

Voltaire, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations

L’œuvre et le territoire

Dans ce bref extrait de son Essai sur les mœurs et l ’esprit des nations, Voltaire s’attache au destin de Zizim, mais il convient sans doute de ne pas trop s’attacher aux détails...

Essai sur les mœurs et l ’esprit des nations

Aux yeux de tout historien, l’Essai sur les mœurs et l ’esprit des nations de Voltaire marque incontestablement un tournant dans l’écriture de l’histoire.

Commencée en 1740, sans cesse remaniée par l’auteur jusqu’à la fin de ses jours, cette œuvre monumentale se donne en effet pour ambition de brosser le tableau d’une « histoire universelle des civilisations » qui soit d’abord celle des hommes, de toutes époques et de toutes conditions. Le projet de Voltaire est de réfuter toute conception théologique de l’histoire, pour montrer comment l’esprit humain devient progressivement capable d’écrire sa propre histoire.

(Voltaire Foundation)

A l’échelle du monde, Voltaire définit l’unique bon sujet de l’histoire, la totalité des relations sociales et leurs rapports au politique. Il relie le temps des unes et des autres à celui des mœurs dont il observe les changements par rapport à ceux des arts et des sciences et l’éloignement des individus et des peuples de la violence reculant devant la raison. C’est un idéal humain et une nouvelle philosophie des développements de l’histoire.

(Daniel Roche, professeur au Collège de France)

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