François Bûchamor Enfin, on se leva...

Alfred Assollant, François Bûchamor, Éditions Garnier, « Classiques populaires », 1978, 138-142.

Enfin, on se leva de table [...]
Il était déjà sept heures du soir et M. Jean-Baptiste avait fait poser dans la cour trente ou quarante draps de lit pour faire une tente et garantir les danseurs de la pluie qui commençait à tomber. En même temps, il avait fait poser, à cinq pas l’un de l’autre, plus de cinquante tonneaux vides sur lesquels on voyait des chandelles allumées ; de sorte que jamais, depuis que le monde est monde, on n’avait vu pareille illumination dans la commune de Néoux. Enfin, pour achever la fête et donner du cœur aux plus fatigués, il avait fait venir deux joueurs de cornemuse de Crocq et deux joueurs de violon, l’un de Felletin et l’autre de Boussac ; et au fond de la cour, la vieille Françoise, sa servante, aidée de deux ou trois voisines, était chargée d’offrir du pâté, du jambon et du vin à tout le monde.
[...] Toutes les filles se mirent à baisser les yeux en nous regardant de côté, les hommes vinrent nous donner la main et les petits enfants se frottèrent contre nous, tâtant nos habits pour voir comment nous étions faits, et tout fiers de voir de si près et de toucher les soldats de Sambre-et-Meuse.

[...]

Et, en effet, j’allai danser la bourrée à quatre avec M. le maire, ma sœur Goton et la petite Marion Dagnaux une jolie fille et ma parent, par la grand’mère qui était la cousine germaine de la mienne.
Monsieur Jean-Baptiste ne s’épargnait pas, quoiqu’il eût déjà près de quarante ans. C’était, après mon frère Jean, le premier danseur de bourrée de la commune. Pour moi, tout le monde avoua que je faisais bien mon service et que je n’avais pas oublié les bonnes choses au régiment.
Quant à Goton, elle était aux anges d’avoir M. le maire pour lui donner la main et moi pour lui faire face.
Ensuite, tous les jeunes gens qui se trouvaient là choisirent leurs danseuses, et l’on tapa des pieds et des mains, et l’on cria de joie, et l’on tourna, et l’on vira, et l’on mangea, et l’on but de telle façon, M. le maire exhortant chacun et donnant l’exemple, qu’il fut parlé de cette soirée-là dans tout l’arrondissement, et que personne, excepté les vieux, ne quitta la place avant minuit.
A la fin, quand on vit que les chandelles s’éteignaient, que les joueurs de cornemuse perdaient le souffle, et que les violons n’allaient presque plus, on alla remercier M. Jean-Baptiste et lui dire adieu.

Alfred Assollant, François Bûchamor, p. 138-142 (Enfin, on se leva...)

L’œuvre et le territoire

Après le repas conséquent offert par le maire, vient l’heure du bal, dont l’incroyable mise en place, là encore, est la preuve de la générosité du premier édile de la commune.

L’occasion pour tout le monde, de la commune et des environs, et plus particulièrement les enfants et les jeunes femmes, de découvrir ces braves soldats de Sambre-et-Meuse.

À propos de François Bûchamor

Alfred Assollant propose avec François Bûchamor un panorama des guerres menées des lendemains de la Révolution à la chute de Napoléon Ier, à travers le récit qu’en fait le grand-père qu’est aujourd’hui François Bûchamor à ses petits-enfants.

Fils aîné d’une famille de paysans de la commune de Néoux, François Bûchamor, pour son honneur et sans doute plus encore pour l’honneur de son nom, s’engage dans les armées révolutionnaires plutôt que de se marier à celle qu’il aime et de laisser son frère puîné, Jean, engagé volontaire, partir seul. Plus tard, le frère cadet, Toinet, rejoint aussi les drapeaux. Leur sœur Goton, seule fille de la famille, reste seule à Néoux, s’occupant des terres familiales.

L’honneur... Un siècle et demi et quelques guerres plus tard, rien n’a vraiment changé comme le montre Georges Magnane dans Gerbe baude :

— J’aime encore mieux y avoir été, répéta Jean, toujours avec la même lenteur. Oui, j’aime mieux y avoir été jusqu’au bout.

[...] Jean avait dit les paroles qu’ils attendaient. Non, ils ne pouvaient pas faire moins que d’aller à la guerre s’il y avait une guerre, eux : leur paix intérieure, beaucoup plus précieuse que le confort et que les plaisirs de ceux de la ville, valait bien que l’on risquât sa vie pour elle. Ils représentaient la robuste vérité de tous les jours ; ils ne devaient mériter aucun reproche, ils ne pouvaient accepter aucun doute quant à leurs pleins droits à être assis là, tous ensemble [...]

Georges Magnane, Gerbe baude, Maiade éditions, 2014, p. 133.

François Bûchamor est de toutes les batailles ; Alfred Assollant nous fait parcourir la France et l’Europe au gré des quatre parties de son roman : « Valmy », « Zurich », « Iéna » et « Campagne de France (1814) ». Contrairement à son frère Jean, puis à Toinet, qui gagnent très vite leurs galons et ne cessent de gravir les grades militaires, François Bûchamor, illettré, n’occupe guère de grandes responsabilités ; mais il sera le seul, finalement, à conserver une certaine probité, une certaine humilité et à regagner Néoux et la maison familiale.

Mais avec le temps, l’enthousiasme faiblit, une sourde réprobation monte du fond de la France, et l’humour du héros-narrateur fait progressivement place à une amère raillerie, transformant l’hymne à la révolution en une violente satire du régime napoléonien.

Éditions Garnier, 4e de couverture

Localisation

Également dans François Bûchamor