Retour à la nuit En temps normal...

Éric Maneval, Retour à la nuit, Éditions Écorce, 2009, p. 9-11.

© Éditions Écorce

En temps normal, la baignade était interdite. Il y avait les lâchers du barrage ; l’eau pouvait monter brusquement et, dans les endroits escarpés, des gens se retrouvaient parfois piégés. Mais avec mes copains Jean-Paul Delmas et Frédéric Lavialle, on faisait bien ce qu’on voulait. On adorait, à faible débit, s’allonger dans le dévers de la retenue et sentir l’eau nous masser les épaules. On pouvait même se mettre à l’horizontal, et la pression nous tannait la peau, nous écrasait les os ; on sortait de là complètement lessivés, hébétés, lavés de tout.

La veille, ce vendredi de la fin août, tous les trois, on avait pris nos vélos pour venir voir la rivière. C’était assourdissant. La nuit précédente, de violents orages avaient sévi sur toute la région. Des trombes d’eaux gorgeant les affluents de la Vézère et engorgeant les lacs de Viam et celui des Bariousses, obligeaient E.D.F.à lâcher le maximum de débit. Je n’avais jamais vu une telle hauteur d’eau. Elle était boueuse et exhalait une odeur de bois pourri, de terre emportée et d’humus. La Vézère était en crue.
En aval du barrage de Treignac, il y avait cette petite retenue et son canal d’irrigation. De la route, on ne voyait qu’une grosse vague, de l’écume, mais si on s’approchait, si on descendait le long du ravin, si on se plaçait au niveau de l’eau, alors là on pouvait ressentir la puissance de la rivière. Le tumulte grondait. La retenue créait une vague en rouleau qui devait faire un ou deux mètres de diamètre. Je voyais des bidons, des troncs et des branches d’arbres, des amoncellements de déchets divers, jonchés de plastique et de lambeaux de tissus multicolores. Tout ça venait se faire prendre dans le rouleau, restait quelques secondes invisible sous l’écume et s’expulsait quelques mètres plus loin dans un dénivelé de rochers où les moins solides de ces éléments se disloquaient, pour se reformer, s’agglomérer dans de puissants contre-courants.
J’étais en slip de bain, au bord de la rivière, une dizaine de mètres en contrebas de la route. Je tremblais, de peur, de froid, et j’étais fasciné.
Avec mes deux amis, on était sur la rive, à coté de notre petite retenue. On avait amené une chambre à air et un gonfleur à pied que j’avais pris dans le garage de mon père. J’avais terriblement envie de me jeter dans le courant. Il suffisait de bien s’accrocher à la bouée, ce n’était que de l’eau ; on serait certainement secoué, mais une dizaine de mètres en aval, la rivière se calmait. Je ne voyais aucun danger. Après le rouleau, il y avait des rochers, et tellement d’eau ; on passerait largement par dessus. Mais mes deux copains avaient la trouille. Pire, ils m’avaient refilé leur trouille.
Alors on s’est rhabillé. J’étais en colère. Au retour, j’ai pédalé comme un malade sans les attendre. Je ne les ai d’ailleurs jamais revus. Je me demande parfois s’ils ont seulement existé.

Le lendemain, j’y retournai seul, sans chambre à air et sans gonfleur à pied. Le niveau avait un peu baissé. Il n’y avait plus aucun nuage et un soleil sauvage irradiait la vallée. J’étais donc là, en slip, ébahi par cette puissance. Je me plaçai une dizaine de mètres en amont. A un mètre cinquante, un amas de rochers affleurait. Je m’aspergeai la nuque et le torse et pénétrai dans l’eau sombre.
Le courant était puissant, mais je parvins, en me mouillant jusqu’à la ceinture, à atteindre sans difficulté les cailloux. En grimpant, je me blessai au pied et regrettai immédiatement de ne pas avoir gardé mes chaussures. Un filet de sang apparut entre mes orteils. Je me levai, en équilibre, et regardai l’eau disparaître dans le rouleau. Le bruit était trop fort ; un vacarme de machine à laver géante. Je n’entendais rien, mais je le vis : un homme, torse nu, sur l’autre berge, à une dizaine de mètres en aval de la vague.
Je ne le connaissais pas et il semblait crier ; il leva le bras et désigna quelque chose dans mon dos. Je me souviens à ce moment-là avoir eu subitement très peur, puis m’être retourné et avoir vu ce tronc aux branches sectionnées heurter violemment mon frêle promontoire et me faire perdre l’équilibre. Je tombai à la renverse, sur le tronc, et mes derniers souvenirs sont l’eau boueuse me submergeant, un mur d’écume droit devant et un goût mélangé de bois et d’eau terreuse dans la bouche.

Éric Maneval, Retour à la nuit (En temps normal...)
© Éditions Écorce

À propos de Retour à la nuit

[...] Tu as peur de moi, mais tu n’as pas peur de plonger dans une rivière en crue ? T’es un drôle de numéro toi. Tu vois la bouteille que j’ai dans la main ? C’est de l’alcool à 90°. Je vais en mettre sur tes blessures. Ça va faire très mal. Ça va te brûler et tu vas hurler. C’est moi qui vais te faire mal. N’oublie pas ça : moi je peux te faire du mal. Tu t’en souviendras la prochaine fois que tu voudras mourir.

Vingt-cinq ans plus tard, Antoine est veilleur de nuit dans un foyer à caractère social, près de Limoges. Il revient sur son histoire. Depuis cette cascade située près de Treignac, jusqu’à l’affaire du Découpeur.
Une nuit, dans le foyer, il montrera ses cicatrices à Ouria, fascinée, qui voudra les revoir ensuite. Et les toucher.

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