Les Destinées sentimentales volume 3, Porcelaine de Limoges : En entrant dans la Fabrique...

Jacques Chardonne, Les Destinées sentimentales, Albin Michel, 2000, p. 364-365.

© Albin Michel

En entrant dans la Fabrique, Vouzelles jeta les yeux vers une cloison vitrée :
— On travaille ici ?
— Les employés seulement.
Jean ouvrit une porte avec précipitation :
— Passons par là.
Dans son bureau, il désigna sur la table une assiette légèrement nuancée de vert pâle.
— Voilà. Je voulais te montrer ce que nous faisons maintenant. C’est notre service céladon. Les Chinois au temps de Ming ont fabriqué des vases revêtus d’un émail céladon, mais jamais on n’avait fabriqué une pâte colorée dans la masse. Les Allemands, qui ont une porcelaine moins dure que la nôtre, obtiennent facilement ces pâtes teintées. Pour une porcelaine dure, cuite à une température très élevée et dont l’émail, comme chez nous, est profondément incorporé à la pâte, la difficulté est grande. Mais tu vois le résultat... cet aspect de roche fondue... cette matière de pierre précieuse... ce ton délicat de clair de lune...
— N’est-ce pas dommage de colorer une matière dont la beauté tient justement à sa blancheur et sa transparence ?
— Je suis obligé de suivre la mode, et même de la pressentir... Cette blancheur transparente que tu regrettes est incluse dans un ton si fin... Je te disais un ton de clair de lune... c’est bien cela. Ce n’est pas fade, n’est-ce pas ?
— C’est très beau.
— Pourquoi cet objet est-il beau ? Peut-être parce qu’il est produit dans des conditions difficiles. Sa qualité tient à quelques degrés de plus dans la chaleur du four, à cette haute température qui à tout moment risque d’altérer la couleur... Voilà comment je fais face à la concurrence et aux obstacles que m’oppose le syndicat : ma porcelaine est plus chère, mais elle est belle.
— Est-ce qu’il y a encore des gens pour apprécier la beauté, pour sentir la différence entre cette assiette d’un ton exquis et d’autres plus communes, presque semblables, que l’on voit partout ?
— C’est la question. Pour ma part, je l’ai résolue. J’ai une foi... la plus aventurée... c’est dans cette foi que tient toute ma politique... Regarde maintenant ces décors. Ils sont de Dufy... Tu remarqueras les couleurs... On ne pouvait reproduire de telles nuances par les procédés classiques. Il a fallu de l’entêtement. C’est toute une histoire...
— La forme est-elle de Dufy ?
— Non. Elle est de moi... de nous. Aucun artiste étranger à notre industrie ne peut créer une forme... Cela exige un tact de porcelainier, une imagination qui habite la matière... Il a fallu dix-huit mois pour mettre au point ce nouveau service. Pour chaque pièce, on coule trois cents moules.
Vouzelles, d’ordinaire discuteur lorsqu’il causait avec Jean, se taisait comme intimidé devant ces objets qu’il ne cessait de regarder. Il dit seulement à mi-voix :
— On n’a jamais fait ici de plus belle porcelaine.

Jacques Chardonne, Les Destinées sentimentales (En entrant dans la Fabrique...)
© Albin Michel

L’œuvre et le territoire

Les Destinées sentimentales rendent compte de l’évolution de l’industrie porcelainière, des innovations tant techniques qu’artistiques, mais aussi de ses difficultés. Jean Barnery, alors à la tête de la Fabrique présente un nouveau modèle, un service céladon particulièrement délicat à réaliser.

À propos de Les Destinées sentimentales

Avec cette fresque historique et intimiste, Jacques Chardonne retrace le destin de Jean et Pauline, un couple confronté aux secousses des premières décennies du XXe siècle.
À la mort de son père, Pauline vient habiter chez monsieur Pommerel, oncle riche et rigide, mais généreux. Abandonné par sa femme, Jean Barnery, pasteur protestant, est l’ami de monsieur Pommerel. Les deux destins vont se rencontrer.

Aventure sentimentale et aventure sociale se mêlent, faisant de ce roman d’amour une subtile peinture de la société bourgeoise et provinciale des grands fabricants de cognac et de porcelaine de Limoges.

(Albin Michel)

Une œuvre en trois volumes parus entre 1934 et 1936, étrangement actuelle, qui révèle l’art et le style du romancier français.
Les Destinées sentimentales ont été portées à l’écran par Olivier Assayas en 2000.

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