Le Docteur Herbeau En cet instant...

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau, G. Charpentier, 1882, p. 284-286.

En cet instant, la conversation fut empêchée par un épouvantable vacarme qui ébranla tout à coup les vitres du jeune docteur. C’était un bruit d’instruments tel que les murs de Jéricho n’en entendirent pas de pareil. S’étant approché du balcon pour voir ce que ce pouvait être, M. Savenay aperçut sous ses fenêtres un groupe de grotesques musiciens qui, aussitôt qu’ils le reconnurent, interrompirent brusquement l’ouverture de la Caravane pour attaquer vigoureusement le grand air de triomphe de la Muette. Une foule compacte encombrait les boulevards, et quelques cris de : Vive le docteur Savenay ! éclatèrent çà et là dans les rangs. M. Savenay se retira du balcon et demanda d’un air irrité ce que signifiait cette plaisanterie. Son domestique lui répondit que c’était une sérénade que lui donnait la musique de la ville. En effet, la nouvelle du retour du jeune docteur, qu’on avait cru mort, s’étant répandue dans Saint-Léonard, ses partisans avaient décidé qu’on lui donnerait une sérénade en signe de félicitation et de réjouissance, mais, en réalité, à cette seule fin d’humilier le docteur Herbeau.
[...]
Mais sa voix fut étouffée par l’enthousiasme de la grosse-caisse. L’orchestre se composait de deux trompettes, de quatre violons, d’un tambour et d’une clarinette. Mme Saqui, alors en représentation à Saint-Léonard, ainsi que nous l’avons dit, avait prêté sa grosse caisse, ses cymbales et deux chapeaux chinois. Parmi les exécutans, on remarquait surtout le gendarme Canon, qui soufflait de toute la force de ses poumons dans une trompette fêlée. Lorsque M. Savenay se montra de rechef au balcon, il fut salué par l’air de : Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ?

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau (En cet instant...)

L’œuvre et le territoire

Suite à l’orage, le docteur Henri Savenay — n’étant pas rentré de plusieurs jours, du fait de sa blessure et de l’état peu praticable des chemins — est donné pour mort à Saint-Léonard-de-Noblat, à plus forte raison parce qu’un cadavre a été retrouvé dans la Vienne à proximité.

Toujours est-il que, durant quatre jours, M. Savenay avait passé pour mort à Saint-Léonard. Chacun racontait la catastrophe à sa manière. Les uns soutenaient qu’il avait été foudroyé sous un chêne ; les autres, que son cheval l’avait jeté sur un tas de pierres ; d’autres, qu’il avait été emporté par une trombe. Enfin, on apprit, à n’en pouvoir douter, que son cadavre venait d’être retrouvé dans la Vienne, près du moulin de Champ-fleuri. Le fait était attesté par M. Grippard, huissier, qui le tenait du percepteur, lequel se l’était laissé dire par un rat de cave qui le savait d’un cabaretier. Rien n’était plus sûr ni plus authentique. Quatre garçons meuniers devaient, le soir même, rapporter sur un brancard les restes mortels à la ville. Saint-Léonard s’était mis en mesure de rendre quelques honneurs au défunt.

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau, G. Charpentier, 1882, p. 311-312.

Quelle surprise donc de le voir revenir ! Sa « résurrection » valait bien une fanfare, interrompant la discussion entre le docteur et M. Riquemont, cherchant à recruter le jeune médecin pour remplacer le docteur Herbeau.

À propos de Le Docteur Herbeau

Saint-Léonard, années 1820. Le docteur Herbeau pratique la médecine dans cette petite ville du Limousin qui semble n’avoir jamais connu autre docteur. Esprit fin, éclairé, le docteur se prend d’amour pour l’une de ses patientes, la jeune Louise, mariée au rustre mais riche Riquemont, « châtelain » des environs. Cette passion, que Louise ne perçoit pas, trouvant dans le docteur un chaleureux ami, une présence paternelle, mais finalement perçue par M. Riquemont, l’amènera à sa perte, alors même qu’un jeune diplômé en médecine de la Faculté de Paris vient de s’installer à Saint-Léonard. À cela s’ajoute la cruelle désillusion d’un fils, Célestin, parti sur ses traces à la faculté de Médecine de Montpellier ; son retour sera bien cruel et aura tout, littéralement, de celui du fils prodigue.

Jules Sandeau, profite de ce « portrait », pour égratigner la petitesse des habitants des petites villes de province, où règnent les ragots, le dénigrement et les mesquines jalousies...

Une quinzaine d’années après la publication du Docteur Herbeau, Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, dans une de ses Lettres sur le Limousin, s’il ne peut que louer la qualité du roman de Jules Sandeau, ne manque pas de notifier à son « maître » sa grande déception de n’avoir croisé ni ce bon docteur, ni Louise, sa charmante patiente, de n’avoir rien retrouvé des lieux de cette intrigue...

[...] Jules Sandeau a publié, il y a quelques années déjà, son meilleur roman, Le Docteur Herbeau. Il a placé à Saint-Léonard le lieu où se déroule ce drame intime qui touche à bien des replis cachés du cœur et qui effleure l’une des plaies vives de notre société factice. J’ai voulu voir les lieux décrits dans son livre, visiter la maison du docteur (petite), mais à l’intérieur élégant et habilement disposé. Il est vrai, dit l’auteur, que les cheminées fumaient ; qu’il fallait passer par la cuisine pour arriver à la salle à manger, que le tapis étaient proscrits, le carreau glacé ; qu’on y gelait en hiver, on y grillait en été... C’était d’ailleurs un véritable bijou. Je voulais parcourir le vieux castel de Riquemont, dont la girouette fleurdelisée criait au vent sur la tringle rouillée, dont l’écusson seigneurial se cachait humblement sous des touffes de pariétaires. Je voulais voir le docteur, Louise, cette jeune femme incomprise et gracieuse ; le robuste hobereau, son aveugle mari et même Colette, cette jument émérite, dont le pied lent et sûr parcourait chaque jour les sentiers des montagnes pour conduire son maître au chevet des malades. Et voilà que nul à Saint-Léonard n’a connu le docteur Herbeau, et tout me fait craindre que Sandeau, s’il est venu dans le Berry, n’a pas poussé jusqu’au Limousin.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 68-69.

Localisation

Également dans Le Docteur Herbeau