L’Œuvre vive En 1995...

Jean-Guy Soumy, L’Œuvre vive, Robert Laffont, 2006, p. 159-160.

© Robert Laffont

En 1955, Ben a quinze ans. Il a quitté le village et son école depuis cinq ans. Il n’est jamais revenu, n’a revu personne. Ni son ami Barthélémy, ni Françoise, la fille des fermiers de Blessac, d’une année plus âgée que lui. Depuis les salles de classe lépreuses et les dortoirs sinistres de l’internat du lycée où ses parents l’ont inscrit, Benjamin pense à la fillette. Il l’aime d’amour comme on aime à cet âge. Ce sentiment est partagé et les deux adolescents s’écrivent.
Au cours des vacances de cet été 55, Benjamin obtient de ses parents l’autorisation de passer quelques jours au village de son enfance. Non pas chez Barthélémy, comme il l’a espéré, mais chez l’un des instituteurs en poste, condisciple de son père. Aujourd’hui encore, il se rappelle ce jour où le car l’a déposé sur la place, devant le café de Thérèse. Barthélémy l’attend, juché sur un vélo trop grand pour lui. En retrait, M. Denis et son épouse guettent son arrivée.

Ben est aujourd’hui un homme cynique qui ne s’étonne de rien et plus guère de lui-même. Revenu de tant de choses, riche, admiré. On a oublié ses frasques pour ne retenir que ses inventions. Et pourtant, devant ses yeux, c’est un garçon de quinze ans, malingre, en culottes courtes et chemisette blanche, les cheveux peignés en arrière, qui remonte le chemin où il se trouve ce matin, en tenant la main d’une jeune fille. Elle porte une jupe à fleurs et un corsage qu’il pourrait peindre aujourd’hui encore, bien que depuis il ait saccagé tant de corsages, relevé tant de jupes, pénétré tant de mystères. Les deux adolescents sont assis sur le bord d’un talus. À leurs pieds, la forêt est frémissante de parfums et d’ombres. Benjamin s’est tourné vers Françoise. On dirait les personnages en noir et blanc d’un film de René Clément. Peut-être a-t-il glissé une brindille entre ses dents pour se donner du courage. Ben ne s’en souvient plus.

Jean-Guy Soumy, L’Œuvre vive (En 1995...)
© Robert Laffont

À propos de L’Œuvre vive

Un petit village de la Creuse est bouleversé par l’arrivée d’un artiste de land art mondialement connu.

Que vient faire cet Américain dans ce village d’une Creuse échouée sur les rives du présent ? Cet étranger arpente le pays et parsème les lieux de trucs à sa manière : quatre femmes de lierre et de feuilles faisant l’amour aux arbres dans les bois, une croix lumineuse sur l’étang, une ligne droite dans les champs...
Ben Forester, qui s’appelait autrefois Benjamin Forestier et vivait au pays, est venu redessiner à sa manière le paysage de son enfance. Son projet artistique va bouleverser la vie des villageois...
En s’appropriant leur espace, en détruisant l’immobilité de leur existence, Ben oblige les habitants à se remettre en question. Mais tous ne sont pas prêts à accepter l’éphémère, à se décomposer pour se recréer, à se dépouiller pour s’enrichir. Il suffit pourtant d’un rien pour que tout bascule. Bouleversée par ces étranges constructions, Elma apprend à revenir à la vie après la mort de son enfant. Estelle, la jeune institutrice, défie les bonnes mœurs pour plonger dans l’amour. Barthélemy, lui, choisit le passé contre le présent, jusqu’à la mort.

(Robert Laffont)

Pour créer le personnage principal de l’Œuvre vive, Jean-Guy Soumy s’est nourri de nombreux artistes du land art dont certains qui sont passés en Limousin et dont on peut découvrir les œuvres au Centre international d’art et du paysage de Vassivière ou au Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart.

Le land art, qui est le personnage principal, est une manière de réenchanter le monde rural et le monde dans sa généralité. Plus qu’une toponymie précise, c’est un collage de différentes sensations et approches de la géographie du Limousin.

(Jean-Guy Soumy)

Localisation

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