La Souterraine Elle aimait...

Christophe Pradeau, La Souterraine, Éditions Verdier, 2005, p. 24-25.

© Éditions Verdier

Elle aimait ce plaisir singulier, ce sentiment de maîtrise qu’elle éprouvait lorsqu’elle réveillait les paysages endormis, qu’elle seule savait voir là où, pour tout un chacun, du spectacle du monde il ne restait plus que des cendres. Si, presque aussi bien qu’elle, je savais glaner les formes estompées de ces bosquets, granges, clôtures et rigoles, qui nous étaient autant de balises où lire où nous en étions du trajet, je ne pus jamais rivaliser avec la conviction hallucinatoire qu’elle mettait à découvrir, jusque dans l’obscurité la plus profonde, certains volets bleus qui, seuls à trahir l’emplacement de la maison Decay, faisaient dans les frondaisons du parc des lacs d’azur qu’un œil distrait aurait pu prendre pour le ciel glorieux de la fin juin, ou bien encore ce petit filet d’eau que l’œil avait tant de peine à saisir au passage et qui, les jours de grand soleil, ruisselait d’or à l’ombre des fougères. Mais, mieux qu’elle, je savais voir ce qui avait changé : un arbre tombé qui déséquilibrait un îlot de forêt au milieu du Pré Lagane - autant m’y résigner désormais, je mourrai ne l’ayant jamais vu que de la route -, une antenne nouvelle sur la cheminée d’une ferme, un chien inconnu qui aboie à notre passage, une chaussée fraîchement refaite, des rideaux brodés à une fenêtre longtemps aveugle, une haie disparue sous les ronces, l’éclosion des bourgeons, les cerisiers en fleur sur les berges de l’Auvézère, le rougeoiement des monts de Blont les premiers matins d’octobre, l’envol rocailleux des corbeaux ou, tout là-haut, le sillage lent, zénithal, des oies sauvages. Mais, que notre préférence allât au mode nocturne ou diurne, nous savions que l’un n’allait pas sans l’autre : sans les observations que nous permettait l’heure matinale à laquelle, d’ordinaire, nous partions pour Lubersac, l’obscurité nous aurait refusé tout accès, et sans les retours toujours trop tardifs, longtemps après que le crépuscule fut tombé, la route se serait offerte à nous avec trop de facilité, alors qu elle était justement pour nous tout le contraire, l’un de ces jeux dits de patience où il appartient au joueur de recomposer les formes défaites, d’en épouser l’élan au-delà de la brisure où elles s’interrompent brutalement. À la fin, nous possédions la route, la route tout entière, qui va de Lubersac à cette ville où nous habitions et que nous n’appelions jamais que de son nom secret.

Christophe Pradeau, La Souterraine (Elle aimait...)
© Éditions Verdier

L’œuvre et le territoire

Pour conjurer l’ennui et la nausée qui les assaillent en voiture, les deux enfants ont créé un jeu qui consiste à restituer tous les éléments du paysage qu’ils ne distinguent presque plus dans la nuit tombée.
A la fin, leur maîtrise est telle que : « nous possédions la route, la route tout entière, qui va de Lubersac à cette ville où nous habitions et que nous n’appelions jamais que de son nom secret ».

À propos de La Souterraine

La Souterraine peut se lire comme l’accomplissement d’une promesse : « Nous avions juré de nous rappeler jusqu’à l’heure de notre mort – c’était la formule que j’avais répétée après elle – ce que ça fait d’être un enfant. »
Sur le chemin qui les ramène chaque dimanche de Lubersac, le village de la grand-mère, vers cette ville qui est la leur et « dont le nom est secret », Laurence et son frère, le narrateur, ont inventé, pour conjurer l’ennui et la nausée qui les assaillent en voiture, un jeu qui consiste à s’emparer de chaque détail du paysage en lui attribuant une histoire.
C’est ainsi que l’enfance se protège et s’oriente dans le brouillard des routes, de la peur, de la famille, de la géographie et de l’Histoire. Un soir d’hiver, sur l’écran de la vitre, ce brouillard que fend la voiture devient pour le frère et la sœur l’épaisseur même du langage. « S’engouffrer dans les mots », comme tout y invite dès lors, c’est explorer « l’intimité insituable des rêves » au risque de se perdre en retour dans ce qu’ils ont pour fonction de conjurer.

(Éditions Verdier)

Le point de départ de La Souterraine, premier roman de Christophe Pradeau, est ainsi une rêverie autour du trajet Lubersac-Limoges, route dont plusieurs toponymes, lieux-dits, ont intégré la fiction.

Bonus

  • MP3 - 3.3 Mo
    Cet extrait de La Souterraine (Elle aimait...) lu par Christophe Pradeau.
    Enregistrement réalisé par le CRL en Limousin.
    © Éditions Verdier

Localisation

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