Jeanne — Eh bien !

George Sand, Jeanne, Bibliothèque électronique du Québec, p. 154-157.

– Eh bien ! voyons donc votre histoire, reprit le curé pour se donner quelque contenance ; quelque sornette !
– Écoutez ! vous savez bien la roche de Baume sur laquelle on voit l’empreinte d’un pied humain ?
– C’est le pied de Saint-Martial qui est venu en personne détruire le culte des idoles et prêcher le christianisme à Toull-Sainte-Croix, l’an de notre Seigneur...
– Il s’agit bien de Saint-Martial et de notre Seigneur ! Faites semblant d’y croire. Je vous dis, moi, que c’est la Grand’Fade, la reine des fées, qui, mécontente des honneurs rendus à votre saint, a frappé du pied avec colère et a tari la source d’eau chaude qui coulait ici, pour l’envoyer jaillir à Évaux.
– Eh bien ! je sais ce conte-là ; est-ce toute votre découverte ?
– Oh, curé sans profondeur !... Et vous ne concluez pas ?
– Je conclus que Claudie répète les fadaises de sa grand-mère.
– Eh bien ! moi, je conclus que si votre système est vrai, si la tradition orale est l’histoire omise dans les livres et conservée dans les symboles du peuple, il y avait à Bord-Saint-Georges et à Toull des sources d’eau chaude.
– Et que seraient-elles devenues ?
– Belle demande ! curé, vous baissez, en vérité ! Dans la destruction de votre cité gauloise, catastrophe violente et soudaine, les bains d’eau chaude, établis certainement du temps de la domination romaine, au versant de la montagne, ont été écrasés, comblés, et la source a disparu sous des amas de décombres et de terres refoulées.
– Pourquoi dites-vous au versant de la montagne ? dit le curé, qui commençait à écouter avec attention.
– Et que faites-vous donc des viviers ? Qu’est-ce que les viviers ? Vous n’avez jamais songé à cela ! Ces viviers, qui fument comme des bouilloires en plein hiver ? Ces viviers dont on ne trouve pas le fond ? Ces viviers qui ne sont pas des marécages conservateurs de l’eau pluviale, puisqu’ils sont situés sur une pente aride et toute disposée pour l’écoulement ? Ces viviers enfin, qui renferment peut-être des sources minérales plus chaudes, plus efficaces, plus abondantes que celles d’Évaux, à trois lieues d’ici ? Et vous cherchez le trésor sous les pierres ? c’est dans l’eau qu’il faut le chercher. Là serait le véritable trésor, la subite richesse du pays. Je parie que vous n’avez jamais songé à faire donner trois coups de pioche dans ces viviers !
– Jamais, et pourtant les paysans ne cessent de répéter qu’il y a quelque chose là-dessous !
– Et jamais vous n’avez songé à y enfoncer un thermomètre pour savoir si cette vase, tiède à la surface, n’est pas brûlante à six pieds sous terre ?
– Oh ! je voudrais bien avoir un thermomètre, s’écria le curé en se levant : il faut que je m’en donne un ! Cela coûte-t-il bien cher, monsieur Léon ?
– J’en ai un superbe à la maison. Je vous l’apporterai demain.
– Demain, vrai ?
– Et nous en ferons l’expérience ensemble.
– Demain ! demain ! ce n’est pas pour rire ?
– Topez là ! s’écria Léon en tendant sa main au curé.

Le curé lui donna un grand coup dans la main avec la joie et la confiance d’un enfant.

George Sand, Jeanne (Eh bien !...)

L’œuvre et le territoire

Dans cette discussion qu’il a avec le curé de Toulx, Marsillat fait appel au savoir populaire, à une légende en vue d’élaborer une analyse aussi bien historique que géologique de Toulx et des marécages qui l’entourent. Mais autant l’annoncer : le lecteur n’a à aucun moment un quelconque compte rendu de l’expérience envisagée.
Nous pourrions ainsi dire que les superstitions ont leurs raisons que la raison bien souvent ignore.

Cependant, les viviers représentent un danger certain, comme Guillaume l’avait découvert lors de son premier passage :

Il s’étonnait qu’elle ne le conduisît pas par la prairie inclinée qui longeait ces monticules de pierres. Il ne savait pas à quel point les viviers de Toull sont perfides. Ce sont de nombreuses sources qui n’ont pas leur jaillissement à fleur de terre, et qui minent le sol en filtrant par-dessous. Une vase compacte, tapissée d’un jonc fin et court, qu’on pourrait prendre pour l’herbe d’un pré, les recouvre et cache entièrement à l’œil inexpérimenté ces glaises mouvantes aussi dangereuses que les sables mouvants des bords de la mer : le pied s’y enfonce lentement, et le terrain semble capable, pendant quelques instants, de porter un corps solide. Mais c’est un piège des esprits malfaisants de la montagne. On y entre peu à peu jusqu’au genou, jusqu’à la ceinture, jusqu’aux épaules, et chaque effort tenté pour se dégager, vous y plonge plus avant. Enfin, sans de prompts secours, on y périrait, non pas noyé, mais étouffé par la vase ; et les bonnes femmes de Toull pensent qu’on irait rejoindre la cité mystérieuse, engloutie sous le sol, et dont parfois, quand le temps est calme, elles croient entendre sonner les cloches.

(George Sand, Jeanne, Bibliothèque électronique du Québec, p. 67-68.)

Joseph Joullietton, dans le premier volume de son Histoire de la Marche et du Pays de Combraille publié en 1814, fait état des découvertes que Barailon — savant que cite d’ailleurs le curé de Toulx dans un précédent extrait — a faite en 1782-1783 « au bas d’une éminence nommée la Roche-de-Baume, à 3000 toises environ du sommet de la haute montagne de Toulx » avant de s’intéresser à cette légende qui s’appuie là encore sur une curiosité géologique :

La colline de la Roche-de-la-Baume [...] offre, dans sa partie la plus élevée, des masses de rochers sur lesquels on voit deux empreintes de pied humain. La tradition du pays veut que l’une de ces empreintes soit celle du pied de Saint Martial qui s’arrêta dans cet endroit, et y laissa ce témoignage de son séjour, et que l’autre appartienne à la reine des fades ou des fées, qui, dans un moment de fureur, frappa si fortement le rocher de son pied droit, qu’elle y en laissa la marque ; on ajoute que, mécontente des habitants du canton, elle fit en même temps, par sa puissance surnaturelle, tarir les sources minérales qui remplissaient plusieurs creux aux environs de ce rocher et les fit couler à Évaux.

C’est grâce au Dictionnaire infernal de J. Collin de Plancy (dont la troisième édition date de 1844) que l’on peut proposer une localisation :

Non loin de Bord-Saint-Georges, à deux lieues de Chambon, on respecte entre les débris d’un vieux puits qu’on appelle aussi puits des fées, ou fades, et sept bassins qu’on a nommés les creux des fades. On voit près de là, sur la roche de Beaune, deux empreintes de pied humain [...]

À propos de Jeanne

Au décès de sa mère, Tula, Jeanne, jeune bergère de Toulx-Sainte-Croix, est invitée par Guillaume de Boussac au château de Boussac pour se mettre au service de sa mère, désireux de se faire pardonner le renvoi injuste de Tula, sa nourrice.
Elle va y déclencher les passions. Trois hommes la désire : Guillaume de Boussac, un jeune aristocrate mélancolico-rêveur, Marsillat, un avocat en quête de bonnes fortunes paysannes et sir Arthur, un riche Anglais au cœur noble. Mais sa grande beauté déclenche aussi les craintes et les jalousies de Madame de Charmois, femme du sous-préfet, qui voit en elle une rivale pour sa fille en quête d’un mari.
Mais Jeanne reste imperturbablement indifférente aux sentiments qu’elle provoque, se refuse à tout mariage au nom d’un vœu fait autrefois à sa mère.

Jeanne est le roman de deux premières pour George Sand. C’est en effet la première fois que l’auteure s’essaie, en cette année 1844, à la publication en feuilleton (dans le Constitutionnel) ; cependant, elle ne se conforme pas au genre, ne se soumettant pas au suspense de fin de livraison, comme elle l’explique dans une notice qu’elle rédige en 1852, s’associant à Balzac dans cette volonté de ne pas finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude.

Tel n’était pas le talent de Balzac, tel est encore moins le mien. Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère plus lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention et d’imagination contre cette fécondité d’événements et ces complications d’intrigues. [...] nous n’avons pas voulu l’essayer, non par dédain du genre et du talent d’autrui [...] Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la certitude que nous sentions en nous de n’y pas réussir et d’avoir à y sacrifier, des résultats de travail qui ont aussi leur valeur, moins brillante, mais allant au même but.

C’est également la première incursion de George Sand dans le genre du roman champêtre, comme Sainte-Beuve le note le 18 février 1850, dans une de ses chroniques réunies dans ses Causeries du lundi (volume I) :

Le roman de Jeanne est celui dans lequel elle a commencé de marquer son dessein pastoral. Pourtant le personnage de Jeanne, la bergère d’Ep-Nell, est bien poétique, bien romanesque encore ; les souvenirs druidiques interviennent dès les premières pages pour agrandir et idéaliser la réalité.

George Sand note, quant à elle, dans la notice de 1852 : Jeanne est une première tentative qui m’a conduit à faire plus tard la Mare au Diable, le Champi et la Petite Fadette.

Mais, pour champêtre que soit Jeanne, George Sand laisse apparaître dans ce roman ses idées républicaines voire socialistes ; ainsi, Marie, la sœur de Guillaume de Boussac, peut déclarer : je sais que Jeanne est notre égale, Guillaume [...] aucune de mes amies du couvent ne m’a inspiré la confiance et le respect que Jeanne m’inspire.

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