La Souterraine Devant elle...

Christophe Pradeau, La Souterraine, Éditions Verdier, 2005, p. 49-51.

© Éditions Verdier

Devant elle le Pépé ouvrait la voie, derrière elle il y avait Papi et Mamie. Personne ne s’y connaissait mieux que le Pépé, il avait ses coins à lui, cachés au fond des bois les plus touffus. Il ne fréquentait que les endroits demeurés inaccessibles aux gens de la ville. II avait appris à Laurence à écarter les fougères et les ronces, à se faufiler plutôt qu’à jouer du bâton à la manière d’une machette comme on le voyait faire aux citadins qui éventraient la forêt en vandales. Laurence continuait pourtant, en secret, à jouer aux explorateurs africains. Elle ne partait jamais à la chasse aux champignons sans porter, quand bien même ce serait pour de faux, l’une de ces coiffes en forme de cloche à fromage - ou plutôt d’œuf d’autruche - que l’on voyait aux aventuriers partis en quête des sources du Nil blanc. Bientôt ils se trouvaient descendus au plus profond de la combe de Chaux : il faisait si sombre que Laurence se laissait prendre la main par Mamie ; ils marchaient ainsi plus de cinq minutes encore dans une obscurité presque complète ; le sol manquait parfois ; il était abîmé de trous d’eau ; Mamie serrait très fort la main de Laurence ; puis, d’un geste, le Pépé les invitait à se courber ; il leur fallait continuer à quatre pattes pour profiter d’un tunnel qui transperçait un mur de houx ; le Pépé les attendait de l’autre côté, planté au beau milieu d’une sorte de chambre secrète, presque ronde, qu’éclairaient faiblement d’étroits rais de lumière ; il leur faisait faire le tour du propriétaire, leur recommandant de prendre garde où ils mettaient les pieds ; le sol était presque entièrement couvert de cèpes ; il y en avait tellement que l’on pouvait à peine en croire ses yeux. C’était Le Coin, le Saint des Saints : quelque chose comme le Cimetière des Éléphants des campagnes françaises. Ce souvenir, Laurence le retrouvait assez souvent au cours de ses rêveries. Elle l’avait abordé par bien des côtés. Le plus souvent elle refaisait seule avec le Pépé le long chemin qui conduisait au cœur de la combe de Chaux. Parfois s’y joignaient Papi et Mamie, d’autres fois encore Papa - Maman plus rarement. Il arrivait aussi qu’elle se réveille soudain, sans traversée préalable, au milieu de la chambre forestière, où il lui semblait bien qu’elle avait passé la nuit. Très souvent Laurence avait raconté à Papi et Mamie ce souvenir. Ils en avaient contesté l’authenticité, prétendu que ce n’était qu’un rêve et qu’elle regardait trop la télévision. Avant de mourir le Pépé avait révélé à Papi tous les bons coins du canton, et il n’y avait malheureusement rien de tel, aucune alcôve tapissée de cèpes et de girolles dans le secret des halliers de la combe de Chaux. Laurence se défendait. De tels lieux existaient. Une institutrice à qui, prenant prétexte d’un sujet de rédaction, elle avait un jour révélé son aventure, lui avait dit que ce devait être une reposée de cerf, l’une de ces chambres de feuilles où les biches allaitent leurs faons.

Christophe Pradeau, La Souterraine (Devant elle...)
© Éditions Verdier

L’œuvre et le territoire

Le narrateur fait revivre le souvenir de ses grands-parents leur apprenant, à lui et sa sœur Laurence, comment se faufiler dans la forêt jusqu’à la « chambre forestière » : « Le Coin » où le sol est jonché de champignons. Une aventure qui a suscité de nombreux rêves dans l’esprit des enfants.

À propos de La Souterraine

La Souterraine peut se lire comme l’accomplissement d’une promesse : « Nous avions juré de nous rappeler jusqu’à l’heure de notre mort – c’était la formule que j’avais répétée après elle – ce que ça fait d’être un enfant. »
Sur le chemin qui les ramène chaque dimanche de Lubersac, le village de la grand-mère, vers cette ville qui est la leur et « dont le nom est secret », Laurence et son frère, le narrateur, ont inventé, pour conjurer l’ennui et la nausée qui les assaillent en voiture, un jeu qui consiste à s’emparer de chaque détail du paysage en lui attribuant une histoire.
C’est ainsi que l’enfance se protège et s’oriente dans le brouillard des routes, de la peur, de la famille, de la géographie et de l’Histoire. Un soir d’hiver, sur l’écran de la vitre, ce brouillard que fend la voiture devient pour le frère et la sœur l’épaisseur même du langage. « S’engouffrer dans les mots », comme tout y invite dès lors, c’est explorer « l’intimité insituable des rêves » au risque de se perdre en retour dans ce qu’ils ont pour fonction de conjurer.

(Éditions Verdier)

Le point de départ de La Souterraine, premier roman de Christophe Pradeau, est ainsi une rêverie autour du trajet Lubersac-Limoges, route dont plusieurs toponymes, lieux-dits, ont intégré la fiction.

Bonus

  • MP3 - 3.7 Mo
    Cet extrait de La Souterraine (Devant elle...) lu par Christophe Pradeau.
    Enregistré par le CRL en Limousin.
    © Éditions Verdier

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