Deux heures de vol, trois heures de train

Texte extrait de la brochure La Maison des auteurs 1988-1998.

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Deux heures de vol, trois heures de train

On voyage. On se promène. On va de-ci, on va de-là. Et on finit toujours par rentrer à la Maison. Quand on en a une bien sur. Et j’en ai une. A Alger. Place du 1er Mai. Tout est parti de là, du voyage de Fatma, à Matins de... quiétudes. D’ailleurs tout part de là : les discours, les marches, les manifestations, les lacrymogènes et même... Enfin tout ce qu’il faut pour vivre une histoire, vraiment tout : un hôpital, un commissariat, des boucheries, des boulangeries, des épiceries ; des cordonniers, des coiffeurs, des cafés, le grand marché, le bazar ; la poste, la maison de la presse, un ministère, deux pompes à essence, des Mosquées, des enfants vendeurs à la sauvette, des jeunes adossés aux murs à longueur de journée. Deux écoles primaires, deux lycées, une gare routière, un fleuriste, et même une station de métro qui n’en finit pas d’être travaillée aux entrailles. Tout un quotidien étalé dans sa splendeur, ça inspire ! Et puis que voulez-vous, quand du haut de votre treizième étage, sans ascenseur, vous avez le privilège de voir passer tous les cortèges officiels se dirigeant vers leurs résidences « royales » tout là-haut, traversant votre quartier toutes sirènes hurlantes dans l’indifférence populaire, vous devenez une proie facile à l’inspiration. Elle vous agresse si fort que vous devenez conteur malgré vous. Je reconnais qu’une source d’inspiration n’est pas seulement un lieu. Mais il y a comme ça des endroits qui ont tellement l’odeur de vos racines qu’ils en deviennent des gisements d’images à ciel ouvert. Alors j’en profite, j’observe, j’écoute, je prends note et j’écris dans ma tête, cela peut durer six mois. Période durant laquelle des idées germent, des personnages se dessinent, se développent, fraternisent jusqu’à m’adresser la parole. Et quand les premières phrases et les premières répliques prennent naissance, que je peux enfin les toucher, les effacer, les corriger, les reprendre, la première étape dans mon écriture vient de se terminer. Ne me reste alors qu’à transcrire tout ce que j’ai emmagasiné. Et ça je peux le faire ailleurs que dans l’environnement qui m’a inspiré la matière de mon sujet, car un conteur n’est-il pas un grand voyageur, il peut commencer son récit sur la place de son village et le terminer sur une autre à l’autre bout du monde. Et mon bout du monde à moi... Deux heures de vol, trois heures de train.

On voyage. On se promène. On va de-ci, on va de-là. Et on finit toujours par rentrer à la Maison. Quand on en a une bien sûr. Et j’en ai une « La maison des auteurs », Limoges, visage accueillant, sourire illuminé.

Je passe le porche. Blanc, comme le cœur de toutes ces belles jeunes femmes qui applaudissent toujours le retour d’un grand ami, et qui l’accompagnent en auditoire difficile pendant son trajet de création. Je passe le porche, je rentre dans une cour gazonnée où les fleurs sentent l’amour et la paix.

Je la traverse sous le regard de deux sentinelles en métal, et de quatre zèbres sculptés dans un tronc d’arbre planté comme un totem, œuvres d’artistes africains. Et déjà le dépaysement n’existe plus, l’endroit transpire la tranquillité malgré la proximité de la gare. Les trains qui la fréquentent sont tellement sensibles à notre présence qu’ils en deviennent discrets, ils font juste assez de bruit pour nous faire sentir qu’on n’est pas isolé.

Dans cette maison de rencontres et d’échanges, de générosité, où les continent se côtoient et se parlent, où la mémoire se dénude au chaud miel de l’amitié, je peux tout déballer. Et je le fais sans vergogne, toutes les couleurs, les odeurs, les sons, tous les repères qui ont voyagé avec moi sont étalés sur la table, en vrac. J’en parle, j’écris, et j’en fais lecture. Je rentre alors dans la deuxième étape dans mon écriture. Période de fouille, de triage, et de mise en ordre.

Et j’en parle, et j’écris, et j’en fais lecture. Cela peut durer six mois aussi, un peu plus, un peu moins. Mais quand l’espace et le temps sont dessinés par les lumières, occupés par les personnages, et que le mouvement des mots devient action, l’œuvre théâtrale est déjà faite. Tout ce qui me reste à faire, c’est de recopier une histoire apprise par cœur, dans une écriture dramaturgique. La maison des auteurs est là, elle m’offre le recul et le temps nécessaires pour la concrétiser.

La seule difficulté est de le faire dans une belle écriture et surtout sans fautes grammaticales. Mais là je n’ai pas de souci, il y a « Mireille » ! Alors je peux voyager, me promener, et finir par rentrer à la maison, pour recommencer une autre fois.

Deux heures de vol, trois heures de train...

M’Hamed Benguettaf, Deux heures de vol, trois heures de train
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L’œuvre et le territoire

Ce texte est le témoignage de l’auteur M’hamed Benguettaf, suite à sa résidence à la Maison des auteurs, mise à disposition par les Francophonies en Limousin à Limoges. M’hamed Benguettaf y a résidé en 1994, 2002 et 2003.

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