Prudence Hautechaume Dès que les portes...

Marcel Jouhandeau, Prudence Hautechaume in Chaminadour : Contes, nouvelles et récits, Gallimard, collection « Quarto », 2006, p. 426-427.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

Dès que les portes des autres se fermaient, Prudence fermait la sienne et montait dans sa mansarde qui n’avait d’autre ouverture qu’une fenêtre et une lucarne en tabatière. La fenêtre, disposée comme une loggia à baldaquin sous le ciel, dominait tout le quartier. Rien n’était plus délectable à Prudence que ce moment et l’on eût dit qu’elle n’acceptait tous les sacrifices du jour que pour rien faire, depuis dix heures jusqu’à minuit, dans ce cadre, si près des étoiles, que de surveiller âprement sa ville qu’elle connaissait, comme une reine son empire, comme un sage l’univers, jusqu’à moindre pierre de la plus humble encoignure. Les cinq ruelles qui rayonnaient du rond-point de la grande Place, avenues secrètes de son âme, lui livraient toutes les démarches des autres et plus de cent croisées s’éclairaient et s’éteignaient tour à tour avec régularité sous ses yeux. Les rideaux de mousseline avaient beau vouloir lui dérober le mystère des troglodytes qui se cachaient dans les petits trous des chambres, elle les perçait à force de désir et si son lorgnon de Prudence ne suffisait pas à conduire son regard jusqu’où elle voulait, elle appelait en renfort la jumelle de théâtre de son père, qui, si elle défaillait elle-même, voyait venir à son secours la longue vue de grand’père Hautechaume. Ainsi, aucun jeu des silhouettes ni des chandelles, aucun rendez-vous des autres n’échappait à Prudence, friande de ce spectacle, comme si le Diable eût animé devant elle, pour l’amuser toute seule avec Dieu, ses cinq Poupées de bois.

Marcel Jouhandeau, Prudence Hautechaume (Dès que les portes...)
© Éditions Gallimard
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À propos de Prudence Hautechaume

Parabole sur le Bien et le Mal, Prudence Hautechaume narre la vie d’une grande solitaire, passionnée de mannequins de bois et chapardeuse de fruits et de charbon.

Pour chacun de ces portraits, l’écrivain trouve, en peintre cruel et raffiné de l’humanité qu’il est, la différence irréductible qui va lui donner nom et visage.

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